Adam Ondra nous cause de Tough Enough

Nous avons fait le point avec Adam Ondra après sa première ascension de l’intégrale de ‘Tough Enough’ à Madagascar il y a quelques jours. Adam nous dit tout sur son séjour. Une grande interview avec l’intéressé, qui semble s’être bien remis de son voyage, pliant déjà de nouveau un chantier extrême non-réalisé ce week-end, ‘Echolokace’, 9a à domicile en République tchèque… Les photos exclusives qui illustrent l’entretien sont l’oeuvre de son compagnon de cordée, l’expérimenté grimpeur transalpin Pietro Dal Pra. Une partie des questions a été posée par Björn Pohl pour UK Climbing.

Adam aux championnats du Monde epoirs 2009 à Valence / crédit photo : Charles Loury

 – Kairn : Comment as-tu fait le choix de te rendre à Madagascar et d’essayer « Tough Enough » ? Quand en as-tu entendu parler pour la première fois ?

– Adam : J’en avais entendu parler quand l’équipe de François Legrand a commencé à l’essayer. C’était en 2006 ou 2007. C’était un gros challenge, il était clair que cela faisait puisque toutes les longueurs avaient été libérées (ndlr : après l’expédition d’Arnaud Petit en 2008), mais l’enchaînement de l’intégrale était très difficile à réaliser en une seule journée. En tout cas, cela semblait dément sur les photos.

– Kairn : Quelles ont été tes impressions sur place ? 

– Adam : Quand nous sommes arrivés à Camp Catta, je n’étais pas sûr de pouvoir grimper avec cette chaleur. Surtout que le rocher semblait brouter énormément. Heureusement, le temps est devenu plus froid dès le lendemain de notre arrivée et le caillou n’était pas si abrasif dans les voies comparé aux blocs qui étaient en dessous du big wall. C’est une belle place avec des locaux accueillants, avec un rythme de vie complètement différent de notre mode de vie européen très agité.

Le topo de ‘Tough Enough’ / crédit photo : Laurent Triay

– Kairn : Comment abordes-tu l’escalade en grande voie ? Quelle différence avec ton approche d’une voie dure en falaise ou d’un bloc ?

– Adam : Depuis que j’ai le meilleur assureur et grimpeur expérimenté Pietro Dal Pra avec moi, je peux me concentrer uniquement sur l’escalade et rien d’autre, ce qui est un grand avantage. Il est certain que je dois une partie de ma réussite dans les ascensions à Pietro. Il y a le soleil toute la matinée sur la face de « Tough Enough », jusqu’à midi et à cause de la longueur de la voie on ne peut se permettre  de partir dans la voie trop tard dans la journée. Je ne m’attendais pas à la réaliser le premier jour, je m’attendais à avoir besoin de jours de travail dans la voie avant de réussir. Le jour avant ma tentative, Pietro et Berni (un autre grimpeur italien) avaient réussi à se frapper les 6 premières longueurs du big wall afin de placer un portaledge au 6ème relais, juste avant les longueurs-clés. Le lendemain je suis allé l’essayer et, étonnamment, j’ai flashé/fait à vue toutes les longueurs exceptées la 7ème et 9ème longueur que j’ai réalisé au premier essai. En descendant, nous nous sommes arrêtés sur le portaledge, nous y avons passé la nuit et le lendemain matin, j’ai pu ainsi essayer les mouvements de la version originelle de la 8ème longueur, « Cameleon ». Ensuite, nous avons pris deux jours de repos avant de revenir. Avoir le portaledge au milieu de la voie a bien aidé. Nous avons grimpé  les 6 premières longueurs et de 5 h à 8 h 30 du mat au petit jour pendant que le soleil n’était pas encore trop haut. Puis on a attendu l’ombre sur le portaledge. Oui, c’est sûr que travailler ce genre de voie longue requiert beaucoup de travail, surtout pour les assureurs, même si « Tough Enough » est bien équipé et assez proche du camping. L’approche est différente.

– Kairn : T’es tu entraîné spécialement pour faire cette voie ?

– Adam : Non, je m’étais entraîné principalement avant pour les compétitions auxquelles j’ai participé, en espérant pouvoir transférer mes compétences sur une paroi plus verticale. Le seul truc pour lequel je me suis préparé ça a été me mettre de la crème sur les doigts !

– Kairn : Quand tu as commencé à travailler “Tough Enough”, y avait t’il de la magnésie sur les prises de la voie ?

– Adam : Certaines longueurs comme « Mora mora » (variante de la longueur 8) ou « Hercule » (dernière longueur, L 10, 8b)  étaient bien magnésiées. Mais  « Gecko » (L9, 8b+) ou « Frigo » (L7, 8b+), les longueurs que je n’ai pas réussi à faire à vue, l’étaient moins. Pour être honnête, je tiens à préciser que ce n’est pas la raison principale pour laquelle j’ai raté ces longueurs là à vue.

Sur le portaledge au 6ème relais avec Pietro Dal Pra / Crédit : Pietro Dal Pra

– Kairn : Les précédents grimpeurs qui ont essayé la voie n’ont pas réalisé l’enchaînement de l’intégrale en libre à cause du niveau de cette dernière et de l’usure de la peau que celui-ci engendre. Pour toi quelle est la difficulté principale posée par ce dernier ?

– Adam : C’est très dur à déterminer…Pour sûr, cela pourrait être comparable avec un enchaînement d’une voie en 9a ou 9a+.

– Kairn : Pour toi, quelle est la longueur la plus dure de « Tough Enough » ? Celle qui t’a posé le plus de problèmes ?

– Adam : Dans la variante de la voie plus facile, la longueur la plus dure est pour moi « Frigo » (L7, 8b+), c’est une traversée très délicate sous un toît où tu peux zipper des pieds à tout moment. J’ai réussi à faire à vue « Mora Mora » (variante de la L8, 8b+), mais cela a été aussi un énorme combat. Et si je n’avais pas réussi cette longueur à vue, cela aurait été très dur d’enchaîner l’intégralité de « Tough Enough » dans la journée. Pour moi, « Gecko » est plus facile que « Frigo », mais par contre cette longueur est psychologiquement très éprouvante car tu n’as pas envie de tomber en haut après avoir grimpé les 50 premiers mètres de la longueur qui sont très soutenus. Quand tu tentes une ascension dans la journée, cela devient donc le crux. Dans la version originelle, le crux est pour moi « Cameleon » (L8 originelle, 8c). Cette longueur propose les mouvements les plus durs de « Tough Enough » pour moi.

Adam en plein fight dans ‘Frigo’, L9, 8b+ / crédit : Pietro Dal Pra

– Kairn : Justement, tu as réalisé en libre la voie à deux reprises, en grimpant les deux versions de la 8ème longueur. Compare celles-ci, « Mora Mora » et « Cameleon ».

– Adam : Effectivement, je pense que le choix de l’itinéraire pour cette 8ème longueur fait varier significativement la donne pour l’enchaînement de l’intégrale. « Cameleon » est bien plus dur que « Mora Mora », et puis après tu es aussi plus fatigué pour réaliser les deux dernières longueurs, « Gecko » et « Hercule ».  Pour être franc, « Mora Mora » est probablement plus logique et direct que « Camaleon ». Mais cette dernière est comprise dans le tracé originel, tel qu’il a été ouvert par Daniel Gebel, donc je devais prendre aussi la peine d’enchaîner « Tough Enough » dans l’esprit de l’ouverture.

– Kairn : Dans les longueurs que tu as fait à vue, tu t’es mis des gros combats ?

– Adam : Oui, dans « Mora Mora » et dans « Hercule » je me suis mis un gros combat, mais heureusement les prises étaient magnésiées et je n’ai fait aucune erreur dans ma grimpe. Dans les 6 premières longueurs, j’étais plus calme, mais les cotations ne dépassent pas le 8a+. Le rocher offert par la voie est tout simplement exceptionnel : des knobs, des cristaux, des réglettes plates, des angles,… C’est très grisant de grimper là-dedans. Je m’attendais à ce que cela soit moins varié, avec moins de reliefs. Quand les longueurs sont très verticales, tu n’as pas autant à forcer, tu grimpes souvent en grappillant des petits knobs et cristaux avec tes pouces et tu n’as qu’à arquer sévère dans les cruxs. Je ne suis pas sûr que cela soit vraiment mon style de prédilection mais j’ai réussi à m’y accommoder.

Adam dans ‘Philishave’, L3, 8a+ à vue / Crédit : Pietro Dal Pra

– Kairn : Parle-nous de « Mora Mora », l’autre grande voie dure que tu as libéré là-bas.

– Adam : La grande voie fait environ 600 mètres et se trouve sur la face Est du Tsanoro Atsimo.  Elle a été ouverte par Franciso Blanco et Toti Vales en 1999, mais deux longueurs n’avaient jamais été libérées. La partie basse de la voie propose une escalade peu évidente sur des petites prises fuyantes, puis quand tu te retrouves plus haut, cela va mieux. Le crux se situe à la 7ème longueur (8b+/c). Le début de cette dernière n’est pas très dur, puis la difficulté monte crescendo. Après 35 mètres d’escalade, on arrive à la section dure sur des cristaux et des réglettes plates, elle fait approximativement  5 mètres de long.  Les longueurs du haut sont fantastiques, remontant un dièdre absolument unique !

– Kairn : Les frères Pou ont établi dernièrement une nouvelle trilogie alpine incluant des grandes voies dures comme « Solo per vecchi guerrieri », « Pan Aroma » dans les Dolomites ou « Zahir » en Suisse.  Est-ce que le challenge t’intéresse ?

– Adam : Si j’avais plus de temps, j’aimerai bien essayer ces voies magnifiques, mais je voudrais me focaliser de nouveau sur des voies dures en escalade sportive pour le moment.

Adam dans l’hallucinante cheminée-dièdre en 10ème longueur de ‘Mora Mora’ (7c+)

– Kairn : « Tough Enough » propose 8 longueurs dans le 8ème degré. Est-ce que c’est la grande voie la plus dure que tu as réalisé ? Compare avec « Wogü ».

– Adam : la voie originelle est probablement un petit peu plus dure que « Wogü », alors que la première longueur de « Wogü » est légèrement plus difficile que « Cameleon ». Pour moi en effet, « Tough Enough » est plus long et continu.

– Kairn : Crois-tu que tu as besoin de te focaliser sur une des disciplines de l’escalade pour atteindre 100% de ton potentiel ?

– Adam : Oui,  mais pas nécessairement pour longtemps. Tu peux combiner chaque chose et vraiment apprécier la diversité des différentes disciplines de l’escalade de manière à entretenir des tonnes de motivation ! En outre, je me suis reposé l’esprit de toutes les compétitions de l’été à Madagascar. Cela pourrait m’aider pour les dernières compétitions de l’année…

– Kairn : Justement, comment te sens-tu à l’approche de la dernière ligne droite des compétitions internationales ?

– Adam : Je n’ai aucune idée de ce que je vaux actuellement. J’avais pensé que je serai très faible en rentrant, mais après quelques séances d’entraînement j’ai eu plutôt des bonnes sensations. En effet, concernant mon niveau de bloc et ma force en doigts, je me suis rassuré ce week-end en réalisant la première de « Echolokace », 9a. Concernant la rési et la conti, je suis moins sûr de moi. Je suis conscient que battre Ramon au classement final de la coupe du Monde de difficulté sera très dur pour moi. Mais je vais essayer de tirer le meilleur de moi sur les deux compétitions restantes et nous verrons bien…

Pietro et Adam au sommet du Karambony / Crédit : Pietro Dal Pra

– Kairn : Dani Andrada et Chris Sharma ont annoncé vouloir réaliser dans le futur des grandes voies dures quand ils auraient le temps. Des horreurs avec des longueurs en 9a et 9a+. Tu penses qu’on peut y arriver dans un futur proche ?

– Adam : Très difficile…Pour moi, ça me semble plus difficile de grimper 5 longueurs en 9a d’affilée que grimper un 9c. Mais le plus difficile est je pense trouver le big wall ultime (Avez-vous déjà vu une face de 300 mètres aussi raide que Santa Linya ? La plupart des 9a sont très déversants et ceux qui possèdent des profils plus verticaux sont vraiment durs !), l’ouvrir du bas et en bon style.

– Kairn : Quelque chose à rajouter ?

– Adam : Merci aux grimpeurs qui ont ouvert “Tough Enough” et à Pietro pour l’assurage et l’énorme travail fait pour moi là-bas. 

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