Comme un pecker dans la soupe. Comme un pic dans la soupe. Il est difficile de savoir par où commencer quand on veut parler d’une réplique qui vous a fait ressentir tant d’émotions, qui vous met des étoiles dans les yeux et des paillettes dans le ventre. Melvin était déjà allé le vérifier en décembre dernier avec Yanis Cherquaoui. Cela faisait un moment qu’il y réfléchissait. Le moment était venu d’y regarder de plus près. Malheureusement, les conditions étaient alors relativement sèches dans la partie basse de la ligne, ce qui leur faisait perdre beaucoup de temps. Après les quatre lancers de la base, ils ont dû battre en retraite. Le bon côté, c’est que quatre longueurs avaient déjà été gravies et quatre relais installés pour la prochaine fois. Depuis, Melvin n’a cessé de m’en parler. Alors après avoir profité au maximum de notre saison des glaces, il était temps de passer aux choses sérieuses et de prendre un peu plus d’altitude. Cette fois, Etienne Poteaux viendrait compléter notre belle équipe de corde.
Encore une fois, les sacs sont bien trop lourds pour mon corps qui se remet encore tout doucement de mon expédition d’automne et de mes opérations de décembre. La longue approche depuis Saint-Christophe-en-Oisans m’a vraiment coûté cher. À la rimaye, je me sens mal – assez rude et clairement pas plein d’énergie. Les skis sont lâchés, les cordes déroulées, les chaussures resserrées, et Etienne démarre la base avec un premier lancer qui donne rapidement le ton pour la suite du parcours : oui, ça va être dur.
Selon Melvin, les conditions de neige ne sont pas forcément meilleures que la dernière fois, mais la motivation est là. Et cette fois, nous avons apporté du matériel de bivouac pour dormir au sommet de la base, au-dessus du terrain 4. Une fois arrivés au point de bivouac, Melvin commence à creuser la plateforme où nous planterons la tente. Pendant ce temps, je m’élance sur le terrain 5 via un système de fissures verticales qui surplombent par moment. Je me sens mieux, en fait, plutôt bien. Le sentiment est bon, alors je m’aventure dans l’inconnu. Les fissures sont d’assez bonne qualité. Le rocher n’est pas toujours superbe dans cette section, mais ce qui suit s’annonce très compact. D’ailleurs, la tente se retrouve dotée d’un nouveau trou d’aération, une chose est sûre : il fera frais à l’intérieur ce soir ! Le relais est mis en place, et d’un commun accord Etienne et moi l’appelons M7, pendant que Melvin continue de creuser notre palais pour la nuit.
Nous nous retrouvons ici devant une impressionnante traînée noire, surplombée par le virage évident que nous visons. Il n’y a pas beaucoup d’options : le visage est incroyablement compact, avec très peu de faiblesses. On décide de tenter à droite de la séquence via un système de crack qui s’annonce prometteur. Etienne se bat bien, puis quelques secours pour placer notre dernier relais de la journée. Après cela, nous descendons vers la tente et Melvin, qui a joué à la perfection les rôles de maçon et de chef ! Trois repas lyophilisés disparaissent, les lampes frontales s’éteignent et la nuit est courte et peu réparatrice.
Tôt le lendemain matin, nous préparons le camp mais laissons le matériel de bivouac sur la plate-forme. L’idée est d’être léger et rapide pour la longue journée à venir. Très vite, nous nous rendons compte que l’option choisie la veille ne fonctionne pas. On repart donc du relais M7, en suivant une fine fissure à gauche de la strie noire. Cette fois, Melvin le prend. Plusieurs coups d’aide et beaucoup de coups de bec plus tard, il atteint le relais. C’est maintenant à mon tour de me joindre à la danse. Le plan : chaussures de roche et piolet, essayer de libérer le terrain dès le deuxième. Dix petites minutes plus tard, je suis au relais, avec le bout des doigts et des orteils gelés aux quatre extrémités. Un grand moment de solitude et de douleur intérieure, vous voyez ce que je veux dire.
Le reste semble évident : un petit coin et une fissure un peu étranglée menant à une corniche qui nous rapproche de notre dièdre. Sans hésiter je repars en laisse, toujours chaussé de chaussures de rock, prêt à en découdre. La protection est plutôt précaire, presque exclusivement par les pics et les becs d’oiseaux. Je bouge lentement, en poussant fort et en essayant de sécuriser la plupart de mes mouvements. Je m’engage, j’avance, je respire et je me concentre. J’ai l’impression d’être dans le courant. Les prises sont minuscules, les hameçons fins, mais je finis par atteindre la fameuse corniche, avec le reste de la ligne en vue, oui, nous allons atteindre le dièdre.
Melvin monte également sur le terrain pendant qu’Etienne nettoie le matériel. Puis Melvin reprend la tête, également en chaussures de roche, essayant de traverser vers la base du coin qui coupe la face. Quarante minutes plus tard nous le rejoignons. Le terrain est grimpé en deuxième position et nous penchons vers une note d’aide pour le mener.
Je crois que ça y est, nous y sommes : le coin. Roche pure, granit solide, fissuré. Honnêtement, je n’ai jamais rien vu de pareil dans le massif des Écrins. Preuve en est : lorsque j’ai montré les photos à Léo Billon, il pensait que nous étions dans le massif du Mont Blanc. Etienne s’attaque à un beau lancer d’aide pendant que je rappelle 30 mètres de profondeur pour récupérer notre précédent relais haut. La caméra de taille 4 s’avérera enfin utile.
Malheureusement, le temps passe vite. J’aurais adoré diriger le terrain, mais il faut bouger. Toujours chaussé de chaussures de rock, je me lance dans ce terrain mythique, en commençant par un superbe crack hand-jam légèrement déversant menant au virage proprement dit. La fissure s’élargit aussitôt : mains, puis poings. Vertical, puis en surplomb, avant de poursuivre à nouveau dans un système de fissures coincées. Les mouvements sont incroyablement bons, tout comme le rocher. Le pitch est complètement fou, je le pense vraiment. Même si nous sommes encore en pleine difficulté, nous savons que les principales difficultés sont derrière nous. Le dièdre recule mais reste tout aussi beau, moins dur, mais avec des éclats lâches au fond de la fissure le divisant en deux. Quarante-cinq mètres plus tard, j’arrive au relais.
Le parcours reste soutenu aux alentours de la M6 à partir de là, toujours aussi beau. Le rythme s’accélère et nous gagnons du temps même si l’après-midi est déjà bien entamée. Melvin reprend le relais pour le dernier tronçon marquant du virage, visible du fond de la vallée, avec du rock toujours aussi bon qu’avant.
De là, nous décidons de suivre un système de corniches discontinues qui nous amène à un col en contrebas du sommet de l’Oriental. Entre dalles, mouvements en surplomb et fissures larges, il faut pousser jusqu’au bout. Melvin pilote magistralement les deux derniers lancers, jusqu’à la tombée de la nuit. Une fois sur la crête, la qualité de la roche devient vraiment mauvaise, nous décidons donc de nous y arrêter. Etienne prend alors les devants pour équiper une ligne de rappel parfaite dans le ravin venant du col d’où nous sommes sortis.
Quatre rappels plus tard, nous sommes de retour sur notre célèbre terrasse, et quatre autres rappels plus tard, nous chaussons nos skis pour regagner les lits dont nous rêvons.
Pour tous ceux qui envisagent de répéter l’itinéraire, il est important de dire que vous aurez besoin de 10 à 15 peckers et de deux jeux de cames de 0,1 à 3 plus une taille 4. Le M7+, la traverse M6 et le deuxième M8 n’ont été grimpés librement qu’en seconde. Les notes sont donc des indications pour ceux qui veulent essayer de les libérer au plomb !
-Kilian Moni, Chamonix, France











