Portrait : Pirmin Bertle

Le grimpeur allemand résidant en Suisse Pirmin Bertle s’est dernièrement distingué, réalisant deux premières ascensions extrêmes dans la même journée sur le site de Charmey. L’occasion pour nous de vous présenter ce discret mais très efficace falaisiste. Les photos qui llustrent sont issues de sa collection personnelle.

– Kairn : Peux-tu te présenter pour notre public français ?
– Pirmin :
J’ai 26 ans et j’habite à Fribourg avec ma copine et mon bébé dans le quartier chaud de la ville ;-)…Sinon j’étudie, je suis en Master de Psychologie. Et j’ai un petit job de tuteur à l’université. Je me passionne pour la photographie et à mes heures perdues j’écris un livre.
J’ai commencé à m’entraîner régulièrement à l’âge de 14 ans et malgré le fait que j’habitais tout près de Kochel (grand site en Allemagne) la première année je n’ai grimpé qu’en salle et à Arco. Après cette phase d’échauffement, je me suis quand-même motivé pour le calcaire du Nord des Alpes. C’est là que j’ai repoussé mes limites jusqu’au 8c (en 2005). Au début je faisais aussi des compétitions nationales, mais j’ai vite arrêté. Trop de trajets et surtout la grimpe à l’intérieur ça ne me motivait qu’un court moment.
En 2006, j’ai déménagé en Suisse pour voir d’autres horizons et pour être plus proche des spots de grimpe et pour apprendre le français.

– Kairn : Tu viens de réaliser une belle perf fin mars avec deux 9a à Charmey (Suisse) en premières ascensions dans la même journée ? Raconte-nous brièvement cette folle journée.
– Pirmin : J’essayais les deux lignes en même temps pendant les semaines archi-froides qui ont précédé et dans « Chromosome X » j’étais déjà assez proche de l’enchaînement. Avec la naissance de notre fils 2 semaines avant j’ai un peu perdu le rythme et je n’ai pas pu m’entraîner aussi fréquemment que d’habitude et pour la régénération aussi, c’est plus difficile la nuit ;-)… Mais j’ai été surpris de plus ou moins garder ma forme. Le jour même, après un repas copieux et un peu arrosé on est monté assez tard à La Tribune avec le but de peut-être réaliser « Chromosome X ». Une fois cette tâche accomplie avec un peu de marge je me suis laissé tenté par le double-enchaînement, malgré le fait que dans « Chromosome Y » je n’avais encore jamais fait de vrais bons essais. Mais les conditions étaient pas mal et quand après les premiers mouv’s durs j’ai commencé à réaliser que j’avais effectivement une chance, je me suis laissé pousser par cette situation surréelle. Avec cette fois un peu plus de peine et avec la tombée de la nuit une heure après l’enchaînement de l’autre voie j’ai mousquetonné le relais.

‘Chromosome X’, 9a

– Kairn : Tu es apparemment coutumier des doubles performances dans la même journée (ndlr : il avait déjà réalisé deux 8c+ dans le même jour à Kalymnos ou deux 8c à Céüse). Comment expliques-tu cela ? De grosses ressources mentales ?
– Pirmin : Je crois que c’est dû au fait que j’essaie souvent plusieurs voies dures en même temps, pour équilibrer les charges au niveau physique et aussi pour alterner un peu. Le fait qu’après, ça tombe sur le même jour est souvent lié aux bonnes conditions et à la forme du jour, mais aussi à ce surplus de motivation et concentration qui suit un premier enchainement. En plus c’est surement dû à la détente déclenchée par un enchainement. A Céüse, par exemple on avait déjà fait une petite fête de réussite après l’enchainement de ‘La Chronique’… quand je me suis dit – un peu embrouillé – que je pouvais encore essayé ‘Le Cadre’. Le premier essai n’était pas encore top, mais au deuxième ça a marché ! 

– Kairn : Tu avais déjà réalisé un autre 9a, « Force du rapport » sur ce même site en 2008. Parle-nous un peu de ce site de Charmey en Suisse et de ce secteur Tribune ? Est-ce que toutes ces voies dures ont déjà été essayées par d’autres grimpeurs forts ?
– Pirmin :
On a commencé à équiper en 2005 et grâce à Daniel Rebetez qui a mis la plupart des spits et les premières ascensions de Daniel Winkler, champion du monde junior 2005, ça a vite commencé à évoluer vers un spot de haut niveau. Aujourd’hui il y a une bonne vingtaine de voies à partir de 8b et quatre 9a. Comme malheureusement Daniel W. a pratiquement arrêter l’escalade pour se dédier au parapente il n’y a plus personne pour essayer ou répéter des projets durs. Mais par exemple l’année passée Pierre Bollinger est passé pour jeter un coup d’oeil dans « Force du Rapport » et il l’a trouvé bien dur. Sinon c’est un peu la misère en Suisse, le seul qui puisse répéter rapidement un 9a, Cédric Lachat, a émigré en France et il n’y a pas de jeunes mutants pour l’instant. Avec des cotations pas tellement style « vacances » et des méthodes souvent compliquées Charmey n’attire pas tellement les gens. Mais je compte bien sur les Français forts pour venir !

‘Chromosome X’, 9a

– Kairn : Hormis deux répétitions de 9a à Siurana (A Muerte et Jungle speed) toutes tes voies dans le 9ème degré sont des premières ascensions en Suisse. N’as-tu pas envie dans le futur de répéter davantage de voies références dans le niveau comme « Bain de Sang » ou « Action directe » par exemple ?
– Pirmin : « Cabane au Canada » (au Rawyl) n’était pas une première ascension non plus. Et Bain de sang ne compte pas vraiment comme 9a de référence, puisqu’il y a des répétiteurs qui ont même proposé de le décoter à 8c. En plus, il s’agit d’une ligne pas majeure. « Action directe » serait surement une voie intéressante, mais le Frankenjura est aussi loin de Fribourg que les Gorges du Tarn. Et il n’y a pas très souvent de bonnes conditions. En plus, comme étudiant avec un travail et un bébé je ne peux pas me permettre de passer mes prochaines semaines voire mois où ça me chante, comme un professionnel. A une heure de voiture autour de Fribourg (à part le site de St Loup, qu’il faut vraiment aimer) en tout cas, il ne reste pratiquement plus de voies dures que je n’aurai pas enchainé. Et comme je suis d’avis que le rapport entre les kilomètres accomplis et le nombre de voies grimpées devrait rester un peu sain, un peu écologique, je ne travaille pas de projets à plus de 100km de chez moi. En tant que site de style moderne, de toute façon, La Tribune se trouve entre les meilleurs de Suisse.
Par ailleurs, entre mes 8c+ et 8c, il y a beaucoup des répétitions partout en Europe et je me base sur ces expériences. En précisant, je m’oriente aux nombre d’essais pour coter des premières ascensions. Sans oublier que pour un vrai 8c+ il m’en faut environ 15. Et pas 5, comme je l’ai vécu assez souvent, surtout dans des spots plus récents.

– Kairn : Penses-tu plafonner à l’âge de 27 ans ou penses-tu pouvoir faire plus dur ?
– Pirmin :
Ben, si je fais deux 9a dans la journée ou des 9a en Espagne en 12 essais (comme Jungle Speed), le 9a+ devrait être possible. Quant au 9b, il faudrait trouver quelque chose qui me convient très bien et qui – bien sûr – se trouve à Charmey pour pouvoir le travailler longtemps! Et un projet pareil n’échouerait en tout cas pas à cause de ma force mentale.

‘Chromosome Y’, 9a

– Kairn : Et le à vue dans tout ça ?
– Pirmin : Le à vue se perd un peu entre ces projets durs. En Suisse, les à vues durs sont rares. Trop compliqués, pas assez de pof sur les prises. (J’y ai fait des flashs jusqu’à 8b.) Et sur notre trip l’année passée en Europe on avait tellement à faire avec des photos et des recherches pour le livre qu’on a écrit, que ça m’arrangeait plus de travailler des voies dures tout les deux jours que passer beaucoup temps en essayant un 8a+ après l’autre à vue. En plus, j’adore l’élément créatif du travail dans les voies très dures. Surtout chez nous, où il y a souvent plein de petit trucs à découvrir.

– Kairn : Quel regard portes-tu sur le monde de l’escalade en France et les grimpeurs français en tant que frontalier ?
– Pirmin : J’adore les sites comme Céüse ou le Tarn et depuis que je parle la langue, la scène s’est montrée très ouverte envers moi. J’y ai fait des bons amis. (Cet entretien par exemple est mon 4ème pour des médias d’escalade français, alors qu’en Allemagne aucun !) En plus, les grimpeurs sont plus à l’aise à l’égard de leur planning de vie que par exemple les Suisses. En France, il y a beaucoup plus des « vrais » grimpeurs que dans les pays obnubilés par le travail que j’ai habité. Moi, personnellement, je trouve ça fort sympa. C’est juste un peu dommage qu’avec des plaques allemandes il y a des sites dans le Sud, qu’on ne peut pratiquement pas visiter si on veut garder des pare-brises entiers.

‘Chromosome Y’, 9a

– Kairn : Quand tu as un projet difficile qui te motive, suis-tu un entraînement particulier à côté des séances d’essais en falaise pour accélérer le travail ?
– Pirmin : Non, la salle, ça m’ennuie tellement vite que je ne pourrai même pas. Je n’ai jamais touché de ma vie un pan Güllich ou quoi que ce soit. Après plus de 10 ans d’escalade de toute façon je suis arrivé au stade où je me fais plaisir en falaise au lieu de me faire chier en salle… En outre, chez nous, ce n’est pas forcément nécessaire d’entrainer la force max, comme les 9a contiennent souvent des 8A+, voire 8B bloc.

– Kairn : Tu ne fais que de la falaise où tu es attiré par d’autres facettes de l’escalade (bloc, compétition, grandes voies, alpinisme,…) ?
– Pirmin :
Le bloc, j’aime bien, il y en a juste un peu moins autour de chez moi (à part au Lindental ou j’ai enchainé par exemple « La nave va piu avanti » (8c trav.). Des grandes voies c’est rigolo aussi, mais il faut se lever tôt et avoir quelqu’un sur le même niveau. Les compétitions j’ai arrêté il y a longtemps et l’alpinisme sur haut niveau je ne trouve pas recommandable pour les jeunes pères.

avec plus de cheveux en 2007 dans ‘Adieu Wolgang’, Gorges du Tarn, 8c

– Kairn : Tu as fait un voyage itinérant escalade d’un an en Europe intitulé « Passion verticale ». Où es-tu allé, quel était le but et quels souvenirs en gardes-tu ?
– Pirmin : C’était en 2010/2011 et le but c’était d’écrire le livre « passion verticale » qui sera publié dans quelques mois chez Geoquest en Allemagne. On est allé un peu partout entre la Tchéquie, la Sicile, l’Espagne et la Turquie. Dans le livre on thématise 13 des meilleurs spots de l’Europe. On a découvert des sites nouveaux magnifiques, redécouvert d’autres bien connus en tant que photographe et journaliste, mais on a aussi compris qu’en vivant dehors et dormant sous les étoiles, la forme ne tient pas pour toujours. En tout cas, j’espère que c’était ni mon dernier grand trip de grimpe, ni le dernier livre que j’ai écrit.

– Kairn : Une destination où tu as envie de te rendre ?
– Pirmin : Faire un voyage bloc-culture en Karakorum et vivre quelques temps à Siurana.

– Kairn : Une voie ou des projets que tu as envie d’aller essayer ?
– Pirmin :
A part mes projets chez moi, quelque chose comme « La Biographie » serait bien sûr super. Mais il me faudrait assez de temps. D’un autre coté ce n’est pas très dur de passer beaucoup de temps à Céüse…

Pirmin est sponsorisé par Edelrid.

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