Sommet, rêve ou réalité ?

L’attestation de réussite d’un sommet en alpinisme tient, depuis toujours, de la bonne foi des grimpeurs… Mais quelques fois nous sommes en droit de nous poser des questions. Dernier débat houleux en date, la course aux 14x8000m féminin. Mais ce type de malentendu ne date pas d’hier et n’est pas près de s’arrêter car, par quel(s) moyen(s) peut-on vérifier la véracité d’une ascension ?

Quelques histoires de montagnard
8 Juin 1924, George Mallory et Andrew Irvine essaient d’atteindre le sommet de l’Everest par la voie passant par le col nord. Leur compagnon d’expédition Noel Odell a rapporté les avoir vus à 12h50 dans l’ascension d’un des ressauts de la crête nord, et progressant fortement vers le sommet. Mais aucune preuve n’a montrée qu’ils ont effectivement atteint le sommet. Ils n’ont jamais rejoint le camp avancé et sont morts quelque part dans la montagne.
Il faut attendre 75 ans pour qu’un nouveau rebondissement vienne secouer George Mallory. Une expédition américaine découvre son corps à 8290m. La dépouille est très bien conservée. Mallory avait dit être parti avec une photo de sa femme sur lui et qu’il la laisserait au sommet de l’Everest. Or la photo n’était pas sur lui…
Depuis 1999 aucune avancée sur cette affaire, le seul moyen de prouver cette ascension serait de retrouver un des deux appareils photos.

Autre sommet mythique, autre polémique mystique. Le Mont Sarmiento dans la cordillère de Darwin, tout au sud du Chili. Cette chaîne de montagnes située entre les 50èmes rugissants et les 60èmes hurlants a pour sommet secondaire le Mont Sarmiento (2246m). En 2010 le journal Newswire rapporte qu’une équipe Allemande vient de faire la première du sommet Ouest par la face Nord. Cependant en faisant quelques recherches on découvre qu’en 1986 une équipe italienne avait déjà fait la première du sommet Ouest et qu’eux aussi étaient passés par la face Nord.
En approfondissant les recherches, des incohérences apparaissent. Les journaux d’expéditions mentionnent 4 puis 6 ascensionnistes. Le doute persiste jusqu’en 2010, année où Salvatore Panzeri (un membre de l’équipe italienne de 1986) commence à s’exprimer via le magazine Alpinist et déclare : « Nous n’étions ni 4 ni 6 mais 5 et avons gravi le sommet Ouest par une voie directe dans la face Nord. La voie de l’équipe allemande reprend un tout petit peu la notre ».

L’histoire de Maestri au Cerro Torre est pleine de rebondissements. Maestri réalise la première ascension du Cerro Torre, le 31 janvier 1959 en compagnie de Toni Egger. Une polémique est lancée contre eux en raison du manque de preuves et des nombreuses incohérences découvertes. Aucun piton n’a été retrouvé au-dessus de 1200m d’altitude. Maestri affirme que la voie empruntait des pentes glaces à 40/45°, or la paroi présente à cet endroit des pentes beaucoup plus raides, de l’ordre de 80/90° ! De nombreuses équipes ont tenté de répéter la voie Maestri mais elles ont toutes connu l’échec, cela constitue à mon sens une autre preuve du mensonge de l’ouvreur. De plus Toni Egger est mort durant la descente donc nous ne pouvons pas confronter leurs versions des faits.
En décembre 1970, Maestri retourne une deuxième fois sur le sommet du Cerro Torre, mais il s’est arrêté 30m sous le sommet sans gravir le champignon de givre sommital. Pour cette ascension Maestri s’arme d’un compresseur : il fait des trous et pose des étriers pendant 800m de paroi verticale ! La voie est un exploit en raison du poids du compresseur, environ 80 kilos. La voie est un alignement de pitons à expansions dont les derniers 100m ont été cassé par Maestri lui-même, pour empêcher d’après lui toute tentative de répétition !

Des histoires comme ça il en existe des dizaines, quelques exemples :

– En 1990 « le dernier grand problème en Himalaya » reste la paroi sud du Lhotse. Tomo Cesen dans le rôle principal a présenté son ascension avec une ligne rouge tracée sur une photo de la face. Sa preuve d’ascension était une photo de la combe W de l’Everest qui ne lui appartenait pas.
– Christian Stangl au K2 en 2010 dont l’ascension a été invalidée. Pour se défendre il dit avoir : « seulement imaginé le sommet dans un état de stress dû à la fatigue et à la peur de l’échec ».
– Et dernier scandale en date, l’affaire des 14x8000m féminin. Edurne Pasaban et la fédération coréenne discréditent Oh Eun-Sun sur son ascension du Kanchenjunga (8586m).

Une info de dernière minute m’est parvenue durant la rédaction de cet article. Le russe Gleb Sokolov annonçait cet été la première d’une voie sur le Khan Tengri. L’info était erronée, une équipe d’ukrainiens avait déjà gravi cette voie, mais encore plus impressionnant en 1936 une équipe russe gravissait une voie reprenant celle de 2010 !

Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir…
Sponsors, médias, MAM (Mal Aigu des Montagnes), peut-être aussi orgueil ; autant de raisons de mentir sur un sommet.
A l’époque où nous vivons, l’argent à une place omniprésente et omnipotente dans notre société, le capitalisme est entré dans l’alpinisme et ses valeurs. L’appât du gain est devenu plus fort que la sincérité des grimpeurs. Les dilemmes sont toujours présents ; louper un gros contrat avec une marque et mentir, ou garder son intégrité ? Beaucoup de questions comme celles-ci influencent les alpinistes d’aujourd’hui.
Dans chacun des cas cités précédemment on peut réfléchir sur les motivations des sportifs à tromper le monde des grimpeurs. Les sponsors ont leur part de responsabilité mais on ne peut pas totalement rejeter la faute sur eux. Le sponsoring est un contrat entre deux parties, le grimpeur et l’entreprise, personne n’oblige les grimpeurs à signer des contrats. Mais une fois signé, le sponsorisé est lié au sponsor ce qui l’oblige à représenter sa marque contre rémunération. C’est à ce moment-là qu’il faut savoir rester lucide, ne pas se laisser emporter par le tourbillon médiatique qui vous suit de plus en plus près.
Jean-Christophe Lafaille est je pense un des exemples typiques de l’emballement des médias autour d’un sportif de haut niveau. La veille de son départ pour sa tentative au Makalu il s’était filmé et TF1 avait retransmis l’information. Jean-Christophe avait dit : « J’en ai marre, ça me saoule ». Cette phrase peut être interprétée de plusieurs façons. Lafaille était coincé depuis plus de 10 jours au camp de base quand il a tourné cette vidéo, il était peut-être « saoulé » de rester inactif… Une autre explication serait qu’il était impatient que sa course au 14x8000m se termine et qu’il devienne le premier français à ++++boucler ce challenge.
Un autre paramètre rentre en jeu lorsque des Hommes montent à des altitudes conséquentes, le MAM. Cette maladie liée à l’altitude peut entraîner des hallucinations plus ou moins importantes. Christian Stangl parle de ces hallucinations pour expliquer son mensonge du K2. Il avait pris une photo qui pour lui représentait le sommet alors qu’il se trouvait 1000m sous la crête… Pour se défendre il a dit avoir : «seulement imaginé le sommet dans un état de stress dû à la fatigue et à la peur de l’échec ». Dans ces terrains inhospitaliers les alpinistes sont poussés dans leurs derniers retranchements physiques et psychiques. Mais cela n’explique pas tout… dans beaucoup de cas les grimpeurs semblent l’utiliser comme une bonne excuse à leurs mensonges passés ; photos truquées, rapports d’expéditions falsifiés…

Si certains sont prêts à jouer à la roulette russe avec trop de balles dans le barillet pourquoi d’autres ne seraient-ils pas prêts à mentir ?
Depuis toujours la véracité d’une ascension tient dans la bonne foi des alpinistes. Quelconque disait avoir réussi un sommet ou une voie en solo, le seul moyen de vérifier était de le questionner mais surtout de considérer qu’il disait la vérité. Mais à l’heure où l’argent est roi, la sincérité n’est plus un gage de sureté.
En Himalaya ce qui officialise la réussite d’un sommet est un certificat délivré par le pays concerné, Népal, Tibet ou Pakistan. Mais tous ces pays sont corrompus, on a pu notamment l’observer lorsque le jeune américain Jordan Romero a pu escalader le toit du monde car « papa » avait allongé les billets… Si l’on peut acheter son permis il doit être possible de monnayer son certificat de réussite.
Au Pakistan en 2009 sur le sommet du G2 onze certificats ont été délivrés alors qu’il n’y a eu que trois vraies ascensions. Le problème à l’heure actuelle serait donc de trouver un moyen infaillible de contrôler les ascensions.
La police des sommets

La première preuve que l’on peut avancer est la photo. Une photo de soi sur le sommet peut être analysée par des spécialistes qui sont en mesure de reconnaître la configuration de tel ou tel point culminant. Un autre facteur peut venir aider l’identification des photos ; c’est le fait qu’un sommet gravi plusieurs fois dans une saison confère une base de données permettant la comparaison des clichés.
Qui est capable de reconnaître un sommet, et surtout qui est assez reconnu pour être considéré comme un « expert » ?
La seule personne reconnue comme étant l’experte incontestée de l’Himalaya est l’américaine Elizabeth Hawley. Née en 1923 à Chicago, elle est installée à Katmandu depuis 1960. Journaliste de formation elle y tient la chronique de toutes les expéditions himalayennes. Bien que n’ayant aucun statut ou rôle officiel, ses archives constituent la référence incontournable pour la communauté montagnarde, pour les premières ascensions et les répétitions.


Elle est souvent contactée pour rétablir la vérité. Dernièrement elle a été consultée dans le match opposant Edurne Pasaban et Oh Eun-Sun. Les sherpas de Miss Oh sont allés voir Elizabeth Hawley pour lui raconter leur version de l’ascension et ainsi discréditer la coréenne. Suite aux doutes de la journaliste, la fédération coréenne d’alpinisme est allée jusqu’à disgracier leur propre grimpeuse. On voit ici toute l’influence qu’on les pairs dans le monde de l’himalayisme.
Les nouvelles technologies ne pourraient-elles pas nous venir en aide ? Le GPS dont la précision est de l’ordre du mètre c’est vu miniaturisé ces dernières années. L’idée serait de fournir à chaque expédition une balise GPS. L’officier de liaison pourrait suivre en temps réel l’avancée et surtout la réussite des équipes.

Mais ce n’est que chercher des solutions pour contrer l’inaptitude humaine à ne se contenter que de la vérité…

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