Chris Sharma et First Round First Minute : ouverture d’un débat sur les premières ascensions

Rencontre impromptue à Santa Linya avec le plus illustre des fanatiques, Chris Sharma, le lendemain de sa première ascension de ‘First Ley’ 9a+ à Margalef, début mars. L’occasion de faire le point avec lui sur ses projets du moments, et notamment son chantier qui lui tient à coeur, le fameux et teigneux ‘First round first minute’, non-réalisé mais dont les images des mouvements ont déjà fait le tour du Monde grâce au désormais film culte de Big Up Productions, Progression. Un grand merci à Laurent Triay pour nous avoir fourni des illustrations.



 – Kairn : Quel est le projet que tu as fait hier ?
– Chris :
La voie s’appelle « First Ley », 9a+, en réalité ce n’est qu’une variante de mon projet « First round, First minute ». Il y a une section très dure à la fin de cette dernière. J’ai du tomber 30 fois dans le dernier mouvement. Cela m’a fatigué et j’ai voulu essayer autre chose. Je suis donc parti vers la gauche pour le moment. C’est plutôt dur, je fais la première moitié de « First round, First minute». Cela m’a fait plaisir de terminer quelque chose de relativement difficile. Il reste toujours la seconde partie à enchaîner mais c’est une bonne chose pour ma motivation.


– Kairn : Pour toi, qu’est-ce qu’il  te manque pour réaliser « First round, First minute », notamment le dernier mouvement sur lequel tu tombes ?
– Chris :
Je suis effectivement tombé de nombreuses fois sur le dernier mouvement, ce n’est pas super dur, environ 7B+ bloc, mais c’est à la fin de 25 ou 30 mouvements de pure résistance. C’est une voie très bloc, avec plein de mouvement de bloc durs qui s’enchainent mais le problème s’apparente plus à de la résistance pour moi. Vraiment extrême, mais un projet parfait que j’ai vraiment envie de plier.


– Kairn : Est-ce un problème mental ?
– Chris :
Pour moi c’est un problème mental, après 30 essais, tomber toujours à ce mouvement c’est dur. C’est pas comme tomber à la moitié. Quand tu tombes au dernier move à chaque essai, tu grimpes à chaque fois presque toute la voie, donc c’est frustrant ! J’ai besoin de m’éloigner un petit peu de la voie, de grimper à Oliana avec Daila, également d’équiper de nouvelles lignes. Mélanger un peu les choses, m’aérer l’esprit. Il ne faut pas grimper la même voie tout le temps. J’ai passé des mois que dans « First round, First minute» donc j’ai besoin de faire un break car je commence à faire un blocage mental. C’était bien pour moi de sortir la voie par la gauche pour libérer un peu de pression. J’ai fini une étape, il me reste à boucler l’ensemble.


– Kairn : Comment tu trouves la motivation pour grimper tous les jours sur la même voie ?
– Chris :
En général, c’est facile d’être motivé ici avec autant de beaux projets. Mais pour moi, « First round, First minute » est parfaite donc je suis à fond. Parfois ce n’est pas facile de travailler la même voie quand tu es fatigué mais c’est bon de changer, pas seulement essayer des voies dures, mais également équiper, c’est une autre façon de garder la motivation. Et aussi grimper à différents endroits : Oliana, Margalef,…varier les styles…Mais aussi parfois de prendre du repos. Quand tu pars sur un trip d’un mois ou deux c’est dur d’être motivé tout le temps. Mais ici en Catalogne, c’est comme grimper tout le temps tous les jours. Il faut tout simplement ne pas se forcer et savoir s’arrêter. Et revenir avec un esprit frais. Aujourd’hui je n’ai pas besoin d’une journée de plus de travail dans la voie, mais d’une bonne journée à sensations. J’ai besoin de trouver cette combinaison entre bonnes conditions, sensations et fraicheur physique. Une bonne journée, un bon essai… . Il faut juste se faire plaisir, c’est la meilleure solution. Quand tu sens que c’est important, tu te mets la pression, tu te stresses et c’est tout de suite plus compliqué. C’est bien car je vis ici. Avec les différents styles de mes chantiers, je peux avoir des projets dans différents endroits selon les saisons. Il faut être patient. Ce n’est pas qu’un problème de voie, c’est aussi une guerre psychologique.



– Kairn : « First round, First minute » est une voie très courte, peut-être 12 ou 15 mètres ? Pourquoi essayes-tu une voie si courte ?
– Chris :
C’est intéressant de travailler de tout. Il ya des voies comme « Neanderthal » qui font 50 mètres ou « Jumbo love », 70 mètres. Mais c’est bien de travailler des trucs différents, avec ici un projet très bloc, très aggressif, de devoir chercher la difficulté individuelle de chacun des mouvements, de l’empiler pour former une voie. Par exemple, le départ est autour du 8B+ bloc, donc c’est vraiment du très haut niveau. Pour moi, c’est intéressant car chaque prise est parfaite. Dès que tu quittes le sol, chaque mouvement est difficile, ce n’est pas comme une voie de continuité avec des sections plus ou moins faciles et des repos.


– Kairn : Tu ne fais que de la falaise ici, et pas de bloc, pourquoi ?
– Chris : En effet, je n’ai pas beaucoup de bloc en ce moment mais travailler « First round,  First minute » c’est un peu pareil. Je n’aime pas les blocs très courts, je préfère les trucs plus longs. J’aime bien Margalef pour ça : c’est très bloc mais tu es encordé. Ce qui permet de bien bosser les mouvements. Et cela me permet aussi de ne pas me blesser.


– Kairn : C’est dur de comparer les styles, mais quel a été ton projet ultime, la voie qui t’a demandé le plus d’essais ?
– Chris : « Es Pontas », « Jumbo love » et « Golpe de estado ». Ces 3 voies sont les 3 plus dures.


– Kairn : Tu ne veux pas te prononcer sur la plus dure ?
– Chris : ‘Es Pontas’ est particulier, avec ce mouvement dynamique, ce gros jeté… Les deux autres, c’est dur de les comparer mais la difficulté est à peu près similaire. « Golpe de estado » est un peu plus bloc, l’autre est un peu plus conti.


– Kairn : La semaine dernière aux Jeux Olympiques d’hiver à Vancouver, l’escalade a été citée dans la liste des activités sportives possibles pour 2020. Qu’est ce que tu en penses ?
– Chris : Pour sûr c’est bien. L’escalade en compétition ne m’a jamais réellement excité. Donc cela ne change pas grand-chose pour moi.  Je suis plus intéressé pour ouvrir de nouvelles voies, mais que pour l’escalade en général, être reconnu olympique serait logique par rapport à d’autres sports déjà sous le giron olympique. Davantage de reconnaissance pour l’escalade sportive et pour les athlètes serait bienvenu. Plus ce sera vu et médiatisé, plus il y aura de gens qui grimperont.


– Kairn : Tes projets pour l’année en cours ?
– Chris : Grimper par ici, aller aux US, peut-être m’aligner sur quelques évènements, comme Arco, faire ce projet à Margalef, et puis aussi j’ai d’autres trucs derrière la tête à Oliana, faire quelques travaux à la maison. C’est bien d’avoir un projet ici, c’est simple. Je suis fatigué d’avoir différents projets dans des endroits lointains. J’aimerai aussi m’exprimer dans des voies de plusieurs longueurs dans les gorges du Verdon…


– Kairn : Pour finir, on est à Santa Linya, au pied de « Neanderthal », peux-tu nous en dire plus sur cette voie ? D’autres projets ici ?
– Chris : On a un 7b+ jusqu’à une vire, puis ensuite un 9a de résistance classique suivi immédiatement par un gros jeté sur un plat qui constitue le crux. Il y a encore quelques sections dures après entrecoupées de repos avec un toît final haletant. C’est la voie la plus dure ici et je n’ai pas d’autres projets à Santa Linya pour le moment.



Il se trouve que la voie de Chris ‘First round, First minute’ est à la une de l’actualité cette semaine, au centre d’une mini-polémique sur la légitimité à essayer un projet pour tenter de réussir le premier enchaînement. Tout est parti d’un commentaire du finlandais Nalle Hukkataival qui a affirmé être déçu de ne pas avoir pu essayer la voie lors de son récent trip en Espagne, Chris lui ayant demandé de stopper les runs tant qu’il n’avait pas bouclé l’affaire. Le délai a été accordé mais l’histoire a fait couler beaucoup d’encre. La question d’éthique à se poser est la suivante : la première ascension doit-elle obligatoirement revenir à l’équipeur si celui-ci s’investit dans le travail de sa création, ou d’autres grimpeurs peuvent-ils s’octroyer le droit de cuissage ? Une nouvelle ligne d’escalade est-elle d’abord  un leg à la communauté grimpante ou d’abord une possession de son inventeur ? Voici la traduction de la réponse de Chris sur la question :


Quand j’ai commencé l’escalade il y a 16 ans, le « red tagging » (littéralement : marquage rouge, c’est-à-dire un bandeau rouge sur le premier point d’un chantier pour se réserver la première) était très répandu et accepté. Les grimpeurs pouvaient équiper des falaises entières et se réserver les premières. Certains grimpeurs sont même allés qu’à percer le premier point avant d’équiper le reste de la voie manière de se garder un terrain de jeu alors que la voie n’était même pas finie. Nul doute que ce fut une chose négative en escalade. La réponse à cela quand j’étais ado allait à l’autre extrême, c’est-à-dire considérer le fait que le rocher appartient à tous et qu’il n’y a pas de projets clos. Surtout quand l’équipeur n’essayait pas sérieusement la voie derrière. C’est clair, la thésaurisation de projets ne devrait pas être autorisée. Donc, entre ces deux extrêmes, n’existe-il pas de juste milieu ? Je dois dire que mes premières expériences en escalade me laissaient songeur, car je n’avais jamais équipé mes propres voies. A l’époque je ne faisais de toute façon exclusivement que du bloc. En bloc, le travail pour défricher la ligne n’est rien comparé au fait d’équiper une voie.  En falaise, la personne qui s’est donnée la peine de prendre du temps et de l’argent pour ouvrir un nouvel itinéraire devrait avoir plus de poids et devraient être consultée pour autoriser des personnes à essayer le projet.
 
Les gens aiment à dire souvent «La première ascension n’est pas importante. Je veux juste grimper cette voie incroyable ». Honnêtement, ce genre de déclaration est assez naïve à mon sens. De mon point de vue, le processus de découverte d’une ligne, tout le travail pour équiper, nettoyer, et finalement réaliser, c’est tout ce dont l’escalade est composée. Et la première ascension est très différente. Elle ne peut se produire qu’une fois. Prenons un exemple. Je n’ai aucune expérience de grimpe sur El Cap au Yosemite. Je ne pense pas qu’il serait très opportun que tout d’un coup je décide à y aller pour essayer de libérer « Mescalito » avant Tommy Caldwell (je ne suis pas en train de dire que je suis capable de le faire, c’est juste un exemple). Mais ce serait un peu comme : il fait tout le travail pour y arriver, a partagé avec le monde sa vision sur le nouveau niveau de l’escalade traditionnelle, donc maintenant j’arrive et je m’accroche à sa gloire. Je pense qu’il me dirait « Eh mec, va trouver ton propre projet ! » Et à juste titre. Il a passé beaucoup de temps, d’énergie et d’émotion à se préparer à cette voie. Je ne crois pas qu’il existe quelqu’un de plus capable que Tommy pour réaliser « Mescalito », et même s’il y en avait, je pense que ce serait un peu mauvais genre. Les gens aiment faire la première ascension, mais ne veulent pas faire tout le boulot derrière.


La Catalogne recèle peut-être le meilleur calcaire que je n’ai jamais vu. Il y a également la plus forte concentration de voies dures dans le monde : 10 itinéraires de 9a+ et plein de 9a. Ce n’est pas comme s’il n’y avait pas d’autres lignes et que je thésaurisais le dernier grand projet. Derrière chaque ressaut de falaise, il y a de potentielles nouvelles lignes futuristes qui attendent d’être équipées. Je passe autant de temps actuellement à équiper qu’à grimper. En fait, j’ai environ 15 projets en Catalogne, entre le 9a et le 9b+ ou plus difficiles. Ce sont tous sont des projets ouverts et 5 étoiles. Donc, pour quelqu’un qui n’a jamais été dans la région, il y a beaucoup à faire… Pour moi personnellement, je ne veux pas thésauriser mes projets, mais il y en a un qui est particulièrement important pour moi, qui a requis mon attention, a occupé mon esprit pendant un an, et je suis proche de le faire, alors je pense que c’est compréhensible pour les gens de respecter mes efforts.



Ainsi, jusqu’à récemment, je n’avais jamais rencontré ou pas passé de moment avec Nalle Hukkataival. C’est évidemment un grimpeur vraiment incroyable et je respecte vraiment le style des problèmes qu’il a déjà proposé, de belles lignes, impressionnantes et dures. Je peux comprendre son souhait d’essayer une voie comme « First round first minute ». Ce qui était surprenant, c’est qu’il n’a pas demandé mon avis ou autorisation. J’ai découvert son objectif de venir en Espagne pour essayer par hasard sur internet, en surfant sur son blog. En en discutant avec Dani Andrada nous trouvions cela bizarre, car Nalle n’étais jamais venu en Espagne, alors qu’il y a tant de voies dures à essayer, et il envisage de se rendre directement dans mon projet ? Il y a beaucoup de forts grimpeurs en Catalogne et en général les gens du coin sont très respectueux de ces choses, du moins de se poser les bonnes questions sur la manière à adopter. Je pense que c’est mieux de rapidement s’exprimer tu en ressens le besoin, et que si tu ne le fais pas tu deviens frustré…Alors j’ai dit à Nalle que j’apprécierai qu’il me donne un peu plus de temps pour essayer de la faire avant de commencer à travailler dessus. Il pouvait ne pas respecter mon souhait. Ce n’est pas comme si j’avais le pouvoir de faire respecter une sorte de loi d’escalade et de ne pas permettre à quelqu’un de l’essayer, mais je viens d’exprimer mes sentiments… Il aurait pu négliger ma recommandation et continuer à essayer mais  il me semble qu’il a respecté cela et m’a donné plus de temps et je lui en serais toujours très reconnaissant. Je lui ai donné la direction de plusieurs projets futuristes qu’il a essayé et je le remercie de respecter mon choix. Il semblerait que tout soit rentré dans l’ordre.


 Peut-être il ya une certaine confusion quant à savoir si la route était à l’origine un projet ouvert qui a changé ensuite de statut en projet fermé. J’ai passé quelque temps à travailler dessus avec mes amis Dani Andrada et Dave Graham. Ce sont des gars que j’ai connu il y a longtemps et nous avons partagé de nombreuses expériences de grimpe. Ainsi c’était une chose naturelle pour nous de partager quelques expériences sur cette voie. C’est très différent d’inviter tous les meilleurs grimpeurs au monde à venir faire une montée, en le transformant en un concours pour voir qui le fait en premier. Pour moi, j’aime le processus d’équiper mes propres lignes, car ce n’est pas une compétition, c’est une sorte de quête personnelle avec ton propre potentiel, en utilisant ta vision personnelle, sans suivre quelqu’un d’autre.


Si je n’avais pas équipé « First round, First minute », il y aurait probablement encore une face calcaire non-équipée à l’heure actuelle. Je crois que cet effort mérite le droit d’essayer pendant un certain temps (dans des limites raisonnables) pour faire la première ascension. Il ne fait aucun doute que vous ne pouvez pas avoir un projet pour vous indéfiniment et il arrive ou est arrivé que la première soit « ouverte ». Mais il y a trois mois, quand je tombais systématiquement au dernier mouvement, ce n’était pas pour moi le moment de l’ouvrir. J’étais si près de faire la voie, cela revêtait de l’importance pour moi dans mon cheminement personnel et je ne voulais pas ajouter de pression supplémentaire à celle que je ressentais déjà intérieurement.



Quoiqu’il en soit, la vie et l’escalade sont des apprentissages. Nous faisons des erreurs et nous apprenons de celles-ci. C’est comme cela que nous améliorons notre escalade et aussi notre personnalité. Peut être que les gens m’ont à un moment mis sur un piédestal en pensant que j’étais parfais. En fait, je suis une personne tout à fait normale, faisant sa vie et apprenant les choses difficilement comme tout un chacun. J’ai beaucoup de défauts. Je me bats pour mes projets en escalade mais aussi pour mes projets dans ma vie personnelle. Je ne suis pas un « être éveillé » et je dois comme chacun d’entre nous lutter avec mon égo.


Je suppose ainsi que la vie est comme une lutte et qu’il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre et un nouveau point de vue à comprendre. Donc nous évoluons comme en escalade, et nos expériences nous donnent de bons enseignements tous les jours. Je ne revendique aucune autorité sur le sujet que nous traitons actuellement. Je ne fais qu’exprimer mon opinion personnelle, qui peut être, ou pas, la meilleure. Si j’ai tort, je vous présente toutes mes excuses.
Je vous souhaite le meilleur, à vous tous, tant en escalade que dans votre vie.


Chris

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