Chronique de régalades andines

La montre était au fond du sac à dos : 21h15, sommet de La Esfinge. Pas de lune, noir intense. On a fini la voie à la frontale, comme on dit poliment, pour ne  pas dire « à l’arrache ». Naviguant à vue limitée entre dalles compactes et belles fissures continues, un récit honorable de notre fin de parcours nous amènerait à revendiquer l’ouverture de plusieurs variantes dans les 200 derniers mètres. Il fait bien froid, les vêtements sont complètement givrés et nos mains se craquèlent comme un glacier pyrénéen de fin d’été. Mais on est heureux. On sait bien qu’il nous reste encore à redescendre mais que c’est bon ! On est là, tous les deux, à 5325 mètres, sur un beau sommet de la Cordillère blanche, au Pérou : on n’aurait même pas imaginé cette situation il y’a seulement trois ans. Alors on en profite.


Bivouac à 5500m

Nous sommes partis au Pérou du 10 juin au 16 juillet 2011 pour fêter et conclure les deux années passées au sein de l’Equipe Espoirs Alpinisme Pyrénées FFME. Modestes grimpeurs surtout portés par l’envie de passer du temps en montagne, on a progressivement pris goût aux itinéraires plus ambitieux avec cette équipe qui nous a aussi donné l’énergie physique et mentale nécessaire pour monter une mini-expé 100% autonome dans la Cordillère Blanche. Nos objectifs : parcourir la face Est de La Esfinge pour laquelle nous avions eu un coup de cœur au hasard d’un magazine et si possible découvrir le monde de l’altitude.

Après avoir visité les régions de Cuzco et d’Arequipa en touriste, nous sommes arrivés comme des morts-de-faim le 22 juin sur Huaraz, véritable ville-camp de base. On y était enfin au pied de ces foutus montagne, alors feux ! Notre séjour andin s’est de lui-même organisé en 3 tranches :

Emerveillement à l’ISHINCA (5530 m) et au PISCO (5752 m) : Ne connaissant pas notre réaction à l’altitude, nous avons d’abord fait le choix de s’acclimater sur le Nevado Ishinca. Le souffle est court et le pas lourd, mais nous fêtons notre premier sommet andin le 24 juin. Dès le lendemain, l’idée de partir du même camp de base pour rejoindre le camp avancé du Tocclaraju et gravir ses 6034 m est stoppée nette par des chutes de neige et des vents violents. Nous organisons alors une seconde escapade du côté du Pisco que nous gravissons le 29 juin dans des conditions de rêve : le décor est grandiose, les instants uniques. Nous restons plus de deux heures au sommet pour profiter du soleil mais aussi pour observer nos 3 objectifs initiaux : la face SW de l’Artesonraju, les Caraz I&II et la face Est de La Esfinge. Les faces, chargées de neige, semblent encore attendre avant de bien vouloir se purger un peu. On redescend pleins de doutes concernant nos prochaines ascensions.


Dans les bastions raides … sur fond de Huandoy

Demi-tours à LA ESFINGE et au CHOPICALQUI (6350 m) : Discussions sur Huaraz et changement de programme : nous ne tenterons finalement ni l’Artesonraju ni les Caraz. Bien acclimatés et impatients, on décide de tenter directement notre chance sur le granite de La Esfinge qui constitue sans doute notre objectif principal. Nous arrivons au camp de base de La Esfinge le 1er juillet remontés à bloc. Mais nous nous réveillons dans la nuit sous d’épais flocons. La face est toute blanche au petit matin et le soleil ne perce pas l’épais plafond nuageux : elle ne sèchera pas durant quelques jours. On rentre bredouille à Huaraz. L’autonomie a du bon mais nous ne savons que faire de cette météo instable qui met la pagaille jusque dans le programme des centaines d’agences commerciales qui organisent des expéditions depuis Huaraz. On choisit de s’armer à nouveaux des crampons et des piolets en direction du Chopicalqui, sommet emblématique qui nous a fait une forte impression depuis le Pisco. On est prêt à se prendre de mauvaises conditions s’il le faut, mais pas dans du 6b … Il neige mais le soleil sait aussi se montrer généreux et nous arrivons au camp d’altitude le 5 juillet. Bivouac de rêve à 5550 mètres. Partis en pleine forme vers 1h du matin, nous prendrons plus tard la décision (difficile et toujours pas digérée !) de faire demi-tour sur la crête finale à 6000 mètres où, déstabilisés par  de violentes rafales, on brasse copieusement dans la neige fraîche depuis déjà un bon moment. On voulait découvrir ce type d’ambiance ? Et bien nous y voilà ! Malgré ce demi-tour, les conditions rencontrées font de cette tentative au Chopicalqui une tranche de montagne importante pour nous.


Levé du jour après le demi-tour au Chopicalqui

Extase totale à LA ESFINGE (5325 m) : La fin de notre périple andin approche et les frustrations s’affirment. On se sent en grande forme et plein d’envies mais cela ne suffit pas. Que faire ? On est venu ici pour découvrir l’altitude et ses aléas, alors faut faire avec … D’accord, mais il reste encore un peu de temps alors, quitte à squatter au pied de la face plusieurs jours sans rien faire, on décide de repartir le 8 juillet du côté de La Esfinge. Et cette seconde tentative sera la bonne ! Dès le lendemain, nous tentons notre chance et faisons tout pour sortir la voie dans la journée compte tenu de l’expérience récemment acquise en météorologie andine. On mettra finalement un peu moins de 14h, soit le double d’une cordée américaine  détenant le record de vitesse ! La voie de 1985 est un itinéraire magnifique et super varié, se déroulant sur un rocher parfait, dans un cadre grandiose. La cotation de la voie (ED-, 750 m, 7a – VI/A1 oblig.) nous semble justifiée par la recherche d’itinéraire, la longueur du parcours et le fait que l’escalade soit malgré tout continue jusqu’à 5300 mètres d’altitude.


Dièdre parfait à 5000 mètres d’altitude (La Esfinge)

Dans le cadre du parrainage de Mountain Wilderness France, nous réalisons un nettoyage complet du camp de base, du bivouac-avancé et de la voie de 1985 elle-même à La Esfinge : poubelles éventrées, bouteilles plastique dispersées, vieilles sangles et cordelettes abandonnées par dizaines. Un festival ! Redescente de ces bijoux sur Huaraz avec un immense sourire. On profite des deux jours qu’il nous reste pour traîner dans cette ville que l’on a beaucoup apprécié et découvrir le superbe site de Hatun Machay, l’un des spots de grimpe péruviens à la mode (rocher superbe, cadre idyllique, à retenir pour une prochaine phase d’acclimatation car situé à plus de 4000 mètres). Notre séjour andin s’achève et nous rentrons ravis du voyage. Pour ce qu’on en a vu, le Pérou est un pays hyper attachant, facile au quotidien, et la Cordillère blanche une mine de projets inépuisable. Les amateurs d’ouverture trouveront même des parois d’ampleurs encore vierges. Pour de prochaines expéditions d’équipes-jeunes ? La destination est idéale pour se faire la main. Nous, on reviendra dans le coin, c’est certain.

Florian Racaché & Rémi Bénos  

Avec le soutien de : RAB, PYRENEX, TOTEM CAMS, PL DIFFUSION, HANWAG, AKAMMAK, SEA TO SUMMIT, TENAYA, Club Loisirs & Montagne, Mountain Wilderness France, FFME Comité régional Midi-Pyrénées.

Plus d’infos, de détails et de photos sur : http://expe-pyrenees-perou.blogspot.com

 

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