Extrait : La Grâce de l’Escalade par Alexis Loireau

Deuxième extrait du nouveau livre d’Alexis Loireau, ‘La grâce de l’escalade’, un essai philosophique sur la grimpe.

‘De l’harmonie entre la nature et les gestes du grimpeur peut surgir une vision esthétique, celle-là même qu’avait brillamment dévoilée Patrick Edlinger. En évoluant au rythme des ondulations du rocher avec une élégance travaillée, il a montré que l’escalade peut être une danse avec la roche où la nature a inscrit des prises comme des notes de musique. Quand il est devenu subitement célèbre, d’autres pratiquants tel Jean-Baptiste Tribout qui se considéraient comme aussi bons voire meilleurs que lui n’ont pas compris tout de suite pourquoi il marquait autant les esprits alors qu’il gravissait des voies, certes en solo intégral, mais dont la cotation n’avait rien d’extrême. En fait, dans les films de Janssen, au contraire de la plupart des films d’escalade plus récents, aucune cotation des voies escaladées n’apparaissait. Le sujet principal n’était pas la difficulté, mais la beauté des gestes. La renommée d’Edlinger a dépassé le milieu de la grimpe car tout le monde était sensible à la grâce qu’il dégageait.
D’ailleurs, après avoir enchaîné une voie difficile, devant les caméras ou loin d’elles, il l’escaladait souvent à nouveau plusieurs fois pour améliorer la fluidité et la perfection de ses mouvements. Il a été le premier artiste de la grimpe. […] Je me suis toujours moi-même senti l’un des nombreux héritiers du « Blond ». […]

Mon visage est collé au rocher. Ne voyant rien, je palpe. Ma main inspecte, tourne en tout sens, lit la roche comme du braille et, finalement, trouve la solution. Ce n’est pas une simple réglette sur laquelle je dois tirer dans l’axe mais une prise en épaule qui va faire basculer mon corps avec délicatesse vers la droite. Ensuite, je découvre une prise inversée main gauche juste à l’endroit où j’en avais besoin et qui me ramène exactement dans l’axe de la voie. Je continue à monter et, à chaque mètre, je me laisse surprendre avec délice. Cette fois-là comme à beaucoup d’autres occasions, la beauté de la grimpe ne semble pas émaner des mouvements que je décide d’exécuter, mais de la discrète poésie des messages que la nature délivre. En général, la plupart des enchaînements de prises n’obéissent en effet à aucune logique apparente, et c’est cela même qui est à l’origine de l’élégance du geste. Si le pratiquant s’élevait sur une paroi comme sur une échelle, on ne lui trouverait aucune grâce. Il cherche donc, toute sa vie
durant, des voies particulièrement esthétiques. Il n’existe pas de canon de beauté unique, seulement quelques critères qui diffèrent suivant les goûts de chacun. En fait la beauté d’une ligne est aussi difficile à définir que celle d’un visage, mais elle peut se mesurer à l’aune du plaisir ressenti pendant l’escalade. Au milieu d’une voie magnifique, le corps du grimpeur ne contraint plus son esprit : il devient son plus beau moyen d’expression.’

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