Interview exclusive : Seb Bouin revient sur Chilam balam 9b

Le falaisiste varois Seb Bouin a réalisé la semaine dernière ‘Chilam balam’ 9b à Villanueva del Rosario (Andalousie) devenant le second français dans ce niveau. Retour sur cette performance grâce à une interview exclusive. Les photos qui illustrent l’interview sont de Etienne Tafary /Nograd sauf mentions.

– Kairn : Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?
– Seb : J’ai actuellement 22 ans, j’ai commencé l’escalade à l’âge de 11/12 ans. Je vis actuellement dans le Sud-Est de la France. Je viens d’obtenir mon diplôme de professeur d’EPS. Je suis un bon boulimique de la grimpe sur caillou. C’est l’escalade qui organise ma vie, et pas l’inverse. J’adore essayer des belles voies trop dures pour moi. Cela me montre dans quelle direction je dois progresser. Donc si on s’est déjà croisé, je devais surement être en train de saucissonner dans un projet…

– Kairn : D’abord, raconte-nous ton run victorieux dans « Chilam balam » et cette folle journée ?
– Seb : Ce jour-là je n’étais pas spécialement en forme. J’ai même eu du mal à refaire la première partie. Je souffrais un peu plus sur les repos, je me pétais très vite, bref pas de quoi penser que j’allais enchainer… Cependant tout s’est bien déroulé, pas d’erreurs, pas trop de pression, des encouragements espagnols plein les oreilles, parfait quoi ! Je pense que le fait d’être tombé au dernier mouvement pour aller dans le bac final deux jours avant m’a permis de vraiment comprendre que pour tout donner il faut arriver à se détacher de son objectif et se concentrer sur le problème précis. Il faut arriver à mettre de côté ses émotions.

– Kairn : Comment s’est passé le travail de la voie ? Combien de séjours, combien d’essais ? Explique un peu le processus.

– Seb : Cette année, j’ai effectué 2 séjours là-bas. Un lors des vacances de printemps, et un deux semaines après. Lors du premier séjour, je ne pensais pas forcément essayer cette voie. Je ne connaissais pas trop mon état de forme, je ne pensais pas avoir le niveau. En effet, avant de partir, j’ai juste essayé un projet dans la Drôme que je pensais 9a+. Mais je n’y arrivais pas trop… Donc 9b, n’en parlons pas. Au début du trip j’ai fait des voies plus faciles (« Matar a platon » 8c+, « MD-MDA » 8c+, « La rubia » 8c+ ). En voyant que ça allait pas trop mal, j’ai commencé à faire des montées dans « Chilam balam ». Je l’ai travaillé petit à petit, soit en début de séance, soit en fin, comme ça je pouvais faire d’autre voies à coté. En voyant que j’avançais bien, j’ai décidé ensuite de me centrer sur cette voie. Après 5/6 jours de travail j’ai commencé à mettre des runs. Je suis tombé une fois dans la deuxième partie. Le run d’après je suis tombé en haut. Le problème était qu’il ne me restait que deux jours… Du coup je me suis reposé une journée et mis un run le dernier jour. Mais j’ai zippé en haut, la méga déception… Je pense que je m’étais trop mis la pression. Du coup, à peine rentré, j’achetais les billets pour repartir. La petite anecdote est que normalement je devais participer aux championnats de France, j’avais déjà acheté les billets… Mais bon entre « Chilam Balam » et les championnats de France… voilà quoi ! Ainsi, je n’envisageais pas du tout le deuxième séjour comme le premier. Là j’y allais pour faire la croix nom de dieu ! On est arrivé avec les crocs, fin énervés avec « Ponpon », on monte à la falaise pour mettre des runs. Mais j’avais oublié un petit détail, Dani ANDRADA et Edu MARIN travaillaient aussi la voie… A 1h30 la montée, pas possible d’essayer la voie le premier jour…Les nerfs…Le deuxième jour, un créneau se libère, yes ! C’est parti. Mais, étant encore trop sous pression je tombe à ce satané dernier mouvement pour aller dans le bac final…. J’avais deux choix, soit je me pendais tout de suite avec la corde, soit je retentais ma chance deux jours après. J’ai pris la deuxième option !

– Kairn : Pourquoi avoir choisi cette ligne lointaine comme objectif ce printemps ? Qu’est-ce qui t’a motivé à essayer ?
– Seb : Faut dire que c’est une ligne de fou. je pense que j’aime bien ce genre de ligne avec de l’ampleur et de l’ambiance. C’est aussi pile poil dans ma filière. Après il ne faut pas se mentir, j’y suis aussi allé pour la cotation. Ca me paraissaiy largement abordable pour 9b, contrairement aux autres (« First round first minute » notamment).

Photo : coll. François Poncet

– Kairn : Qu’est ce qui t’a posé le plus de problèmes dans cette voie ? Décris le crux et ce qu’il te semble essentiel comme qualités à acquérir pour enchaîner « Chilam balam » ?

– Seb : La difficulté de l’enchaînement se situe en haut dans les 8 derniers mètres qui te séparent du relais. Je suis tombé au total 3 fois là-haut avant d’enchainer. Une fois mal calé, une fois en zippant, et une fois au dernier mouvement pour aller dans le bac final. C’est une section bloc qui commence sur des colos plates, ensuite tu dois remonter des inverses pour te sortir dans la dalle finale. Là t’attendent des petites arquées qu’il faut broyer. Cette section est dure, mais ce n’est cependant pas le seul truc à gérer… En effet, déjà au tout début de la voie il y a un crux qu’il faut refaire à chaque fois en étant le plus décontracté possible. Ensuite, il faut se taper des gros mouvementss très physiques pendant 40 mètres. Il faut gérer la contradiction : ne pas tomber et dépenser le moins d’énergie possible pour ne pas être entamé là-haut. Au niveau mental, cette voie parait très dure au début. Comment gérer le fait que tu puisses tomber après 70 mètres d’escalade ? Ou pire, tomber plusieurs fois et se retaper les 7O mètres à chaque fois ? En effet la première fois que je suis arrivé là-haut dans l’enchainement c’était un exploit pour moi, donc je me suis mis la pression pour ne pas tomber et ne pas refaire tout le bas. Du coup, j’ai complètement explosé ! La pression a un effet néfaste sur moi.. Je la gère mal. Ce qui m’a permis d’enchainer a été d’accepter le fait que je puisse tomber sous le relai afin de grimper comme dans une voie normale. Pour pouvoir forcer au max et rester lucide, il faut se détacher de l’objectif. En effet, j’ai refait la section du haut un bon paquet de fois avant l’enchaînement. Cela a permis de me dire : c’est comme une voie courte, il faut tout donner sans penser à la croix. De plus, Le fait de refaire le bas plusieurs fois m’a permis de le rentrer en routine. A la fin je n’avais plus de pression pour enchainer le bas, j’étais à chaque fois sûr de le faire. Cela permet de bien se concentrer mentalement sur la suite. Du coup pour gérer le risque de chute, je ne pensais plus à l’enchainement de la voie, mais juste aux difficultés de la section là-haut.

Photos : coll. François Poncet

– Kairn : Que penses-tu de la cotation et du niveau de la voie après que Bernabe ait annoncé 9b+ et Adam petit 9b ? Comment décomposes-tu la voie ?
– Seb : C’est clair que 9b+ c’était la méga blague! Je ne pense pas que ce soit un vrai 9b. Pour Adam ONDRA c’est un petit 9b. Pour Dani Andrada qui a essayé avec moi c’est 9a+. Pour Edu Marin c’est 9a+/9b. Après réflexion, je propose 9a+/9b. Je pense qu’il y a des 9b bien plus durs… Dans cette voie il y a en gros 4 parties. Un premier 8c+, une deuxième en 8c, une troisième en 8a+/b, et une dernière avec la section bloc. Et cette section bloc n’est pas extrême, seulement un peu aléatoire. Pour Adam elle vaut 7C bloc, pour Dani 7A+ bloc, je vais trouver un juste milieu en disant 7B/B+ bloc…

– Kairn : A 22 ans, penses-tu pouvoir progresser encore ? Comment situes-tu ta marge ?
– Seb : J’espère que oui ! En tout cas je ferais tout pour ! Je n’ai jamais réellement fait de bloc longtemps. Je n’ai pas trop de force, et je ne suis pas aussi bon dans des voies courtes ou à doigts. Donc mon objectif de progression est là. D’autant plus que l’année prochaine je vais faire un long trip à Bleau puisque je vais travailler à Paris un semestre…

– Kairn : Il semblerait que tu aies un penchant pour les King Lines d’ampleur (« Madone », « complexe », « staphylocoque »,…). Peut-on te définir comme un grimpeur de conti et un chasseur de lignes ?

– Seb : Quoi qu’il arrive les belles lignes m’attirerons toujours. Je serais toujours prêt à m’impliquer dans un projet qui me fais rêver. Après, la conti c’est mon point fort, mais ce n’est pas ça qui fait que je choisis une voie. En revanche, c’est peut-être cela qui fait qui me permet de faire des voie dures et longues. J’aime aussi essayer d’autres types de voie si elles sont belles. Par exemple, en ce moment j’essaye un projet que j’ai équipé dans la Drôme, ‘Jamais deux sans toi’ (9a+?). Cette voie est plutôt typée force, du coup j’en bave plus, mais j’adore aussi. Comme c’est une très belle voie, je m’impliquerai dedans jusqu’à ce que ça fasse !

– Kairn : Que faut-il qu’il y ait dans une voie pour qu’elle te plaise et que tu veuilles t’y frotter ? Et ton style de prédilection ?
– Seb : Faut que ça ait de la gueule quoi. Que quand tu la voie tu fasses « hhoouuuaaa! » Si la voie me fais rêver je peux l’essayer pendant très longtemps. A l’inverse, je n’arriverais pas à essayer longtemps une voie si la ligne ne représente pas quelque chose pour moi (par exemple « DTN » à Roquevaire…).

– Kairn : « Biographie », « La rambla », « Change », « Akira », « Action Directe ». Des noms qui te plaisent et te motivent ou pas du tout ?
– Seb : « la Rambla », « Biographie », oui. « Akira » pas du tout. « Change » je pense que c’est trop dur. Et « Action directe », il faudrait le faire pour l’histoire, mais c’est typiquement mon anti-style. Mais c’est vrai que ce sont des voies qui font partie de l’Histoire. Et l’histoire c’est important !

– Kairn : Et les grandes voies dures ? Est-ce un challenge qui t’intéresse ?
– Seb : Les grandes voies je n’en fais pas beaucoup.. Mais c’est quelque chose qui m’intéresse aussi. Cet été j’aimerai bien essayer une grande voie de Patrice Glairon-Rappaz à la Ramirole dans le Verdon avec que des longueurs extrêmes !

– Kairn : Quels sont tes prochains projets, notamment pour cet été ? la fin de l’année ?
– Seb : Cet été j’aimerai bien retourner en Norvège essayer « Thor’s hammer » 9a+, et peut- être « Move » 9b/9b+. A présent j’aimerai faire mon projet dans la Drôme ‘Jamais deux sans toit’ 9a+. Je serai aussi de passage à la Ramirole, au pays basque, à Rodellar,..

– Kairn : Malgré tes nombreuses performances dans le 9ème degré et ton niveau incroyable en falaise, tu restes un grimpeur assez discret, qui ne cherche pas plus que ça à se médiatiser ou à démarcher des sponsors pour en vivre… Quel est ton point de vue là-dessus ?
– Seb : J’essaye de trouver des sponsors financiers et matériels. Cependant je ne me débrouille pas très bien je pense… Pour la médiatisation, je suis en train de bosser dessus. Ce que j’aimerais c’est grimper à plein temps, mais pour l’instant je n’ai pas du tout assez de revenus pour le faire. Je suis très loin du compte. Alors il faut travailler. Peut-être qu’un jour…

– Kairn : Le mot de la fin et un truc à rajouter ?

– – Seb : D’abord merci à mes sponsors : EB, Tendon, Nograd et YY lunettes d’assurage. Merci aussi à tous mes potes de m’avoir supporté. Merci à tous ceux qui m’ont aidé et avec qui j’ai passé du bon temps. Merci les cousins. Je tiens aussi à faire honneur aux gervitas crème de marron qui m’ont permis de m’entrainer dur. Et soyez fort mangez du porc ! Mention spéciale à l’auberge ‘EnKalabuela’ à Villanueva del Rosario (contact : enkalabuelarosario@gmail.com).

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