Interview : Rodolphe Sturm, leader de l’expédition Chamje Kohla

Préparation du Chamje Khola.

Il y a un an, une petite équipe secouait le monde du canyon en ouvrant au Népal un canyon monstre. Chamje Kohla : 2300m de dénivelé, 7km de développé…

Kairn.com a voulu en savoir plus sur cet ouverture en rencontrant le leader de l’expédition : Rodolphe (Rod) Sturm.

Kairn.com : Comment as-tu découvert Chamje ?

Rodolphe Sturm : En 2004, lors de notre 1ère expédition d’ouverture de canyon au Népal, Lionel Rias et moi, remontions la vallée de la Marsyangdhi, entre les Annapurnas et le Manasalu, à la recherche de nouveaux projets. Nous sommes passés sous une superbe chute de 140m jaillissant d’une étroiture, nous la nommerons « la cascade Mustang » (alt.1150m)…

Le lendemain, nous grimpions 1200 m plus haut pour avoir un aperçu sur la gorge… Sous nos pieds, un mur de 300 m, puis au fond, la rivière qui après une brève partie horizontale s’encaissait brutalement sur plus de 800 m de dénivelé…

“Une énorme partie supérieure de plus de 1000 m de dénivelé : un Monstre !”

En face, la jungle népalaise à perte de vue, un accès semblait possible par l’autre rive. Et ce n’était pas tout, il y avait aussi une énorme partie supérieure de plus de 1000 m de dénivelé : un « Monstre » ! Mais au-dessus de nous, une succession de barres rocheuses interdisait toute approche… Un rêve impossible était né…

Combien de temps avez-vous mis pour la préparation ?

Bon nombre de repérages et tentatives d’approche ont été nécessaires… En 2005, nous sommes revenus avec une solide équipe pour tenter d’ouvrir « Chamjé inf. ». Après 10 jours de calage technique en canyon (prémices de la « technique HCT »), nous avons attaqué les repérages rive gauche. 1500 m de dénivelé par essai, soit 12 à 15h de « bartasse » fastidieuse à la machette dans une jungle verticale…

A la 4eme tentative, nous sommes enfin arrivés au « bivouac intermédiaire » (alt. 2000 m). Le lendemain, à 6h, on était dans l’eau et à 18h, en bas de la « cascade Mustang », un deuxième bivouac avant la délicate traversée de la Marsyangdhi et nous venions d’ouvrir, ce qui allait être le dernier tiers de « Chamjé Khola » !

“Greg et Mat trouvèrent enfin la passe improbable et vertigineuse par le Col”

A cette période, aucun d’entre nous n’osions encore envisager d’ouvrir la partie supérieure… 3 années sont passées, soit 4 expés de plus. Notre expérience en ouverture de canyons himalayens s’était affutée et la « technique d’ouverture HCT », au point. C’est seulement en mai 2008, que l’idée a germé dans nos têtes : ça semblait jouable avec une équipe et un dossier béton et surtout, le point clé : en trouvant l’accès à l’entrée supérieure ! L’échéance fut alors posée pour 2011 afin d’affiner la minutieuse préparation de l’expédition.

Au printemps 2009, Yann et son équipe, guidés par « Google Earth », ont tenté de trouver un accès par les crêtes, rives gauches (alt.4000m) : 1 semaine de combat et… rien, échec ! 2010, nouvelles tentatives, rive droite et cette fois, Greg et Mat trouvèrent enfin la passe improbable et vertigineuse par « le Col » (alt.4300m). Victoire ! Chamjé Khola nous ouvrait enfin ses portes…

Il ne nous restait plus qu’à constituer l’équipe puis préparer un plan d’attaque millimétré et le financer, ce qui nous a prit une année de plus… Ainsi sept années après le la découverte de Chamjé Khola, le 25 mars 2011, nous étions enfin près à l’attaque du « monstre »…

Combien de temps avez-vous mis pour le réaliser ?

Au vu du nombre de participants, nous n’avions que 20 jours en commun sur place. Le planning fut donc très serré : 4 jours à Katmandu pour régler les derniers détails, 3 jours de transfert en bus, 4×4 et à pied, 4 jours de « canyons de chauffe » pour nous mettre la « caisse » mentalement et physiquement et pour caler la « technique d’ouverture HCT » avec les nouveaux, 2 petits jours de repos et 2 jours pour monter les bivouacs d’altitude.

De justesse dans l’avion

Pour la réalisation en elle-même, il nous aura fallu 5 gros jours : 17 h de marche sur deux jours pour passer « le col » (alt.4300m) et atteindre le départ du canyon (alt.3400m). 18h de canyon le 1er jour d’ouverture, 1 « bivouac léger », 18h de plus le 2ème jour d’ouverture et un autre « bivouac ultra-léger », 3h de bartasse pour atteindre le « bivouac intermédiaire 2005 », jonction avec la partie inférieure, soit 55H dans le canyon.

Quelques heures de pose au point de ravitaillement et encore 5h de marche pour redescendre au camp de base (alt. 1100m). Deux jours plus tard, la moitié de l’équipe était dans l’avion… de justesse !

Qui et quel profil as-tu recruté ?

L’idée était de constituer une équipe très soudée, multi-compétente et composée de spécialistes tous professionnels et très expérimentés… J’ai immédiatement pensé à mes copains de canyon, avec qui je partage depuis 15 ans ma passion et ma vie pro : l’équipe d’ouvreurs d’ « Himalayan Canyon team ».

“11 énervés dans le canyon”

Ce sont les meilleurs que je connaisse et ils ont tous participé aux « expés Népal » précédentes : Yann, spéléo / canyon, avec qui on a lancé le projet et avec qui j’administre la HCT, Lio et Greg, spéléo / canyon, techniciens hors-paire et spécialistes en ouverture de gros canyons, Mathieu, escalade / canyon, ouvreur et « roi de la bartasse » tout-terrain, et moi-même, spéléo / escalade / canyon, responsable d’expés au Népal depuis 2004. Ce noyau dur, devait ensuite être renforcé par nos 2 amis népalais, Kabindra et Rajesh, infatigables guides de haute montagne / canyon.

Le plus dur fut de trouver l’équipe média compétente et motivée par un tel projet : Laurent Triay, vidéo / escalade / canyon, et Sam Bié, photo / escalade / canyon ; tout deux assistés par Jean-Luc, montagne / escalade / canyon et Dorian, kayak / canyon… Pour l’équipe extérieure, Cécile, médecin d’expé, urgentiste et Franck, spécialiste en secours spéléo, étaient là en assistance.

Adrien et Ivan, vidéo et photos, pour les prises de vue lointaines. Plus 6 porteurs népalais pour nous aider à monter les bivouacs d’altitude (accès et retour) et pour l’aide à un secours et portage civière éventuels.

Soit 11 énervés dans le canyon et 21 participants en tout.

Avez-vous douté de pouvoir passer et quelles ont été les difficultés ?

La 1ère difficulté majeure fut le passage du « Col de 4300 ». En 2010, lors du repérage, il n’y avait pas de neige ; en 2011, 50cm sont tombés deux jours avant « l’assaut » ! Imposant de cramponner (4 pointes à lanières) sous nos « Five Ten canyon » pour traverser les pentes vertigineuses. 5h de progression à 4000m, pas d’amarrages sérieux et des plongeantes de 2000m, le tout dans un brouillard à couper au couteau !

“A la 18ème heure, on commençait à se demander s’il n’allait pas falloir dormir les fesses dans l’eau à 6°C accroché à un spit”

Nous étions « au point de non-retour » et ce n’était plus l’heure de douter, pourtant, il s’en est failli de peu pour qu’on fasse demi-tour tant le risque était omniprésent… 2ème difficulté, dès le début du canyon, suite à de récentes avalanches, de nombreux troncs, débités en allumettes de plusieurs mètres, s’étaient accumulée dans toutes les vasques. Le risque de percer nos combinaisons étanches était aussi évident que stressant !

Tyroliennes et rappels guidés ont donc été de rigueur, le plus délicat étant d’aller les équiper en rampant sur ces amas siphonnant et instables ; technique efficace mais nous ralentissant énormément. 3ème difficulté, la progression de nuit était attendue, mais pas dans une aussi longue section aquatique, configuration peu commune dans les canyons népalais. Les sauts de nuit, nages successives et le stress cumulé à la fatigue, commençait à effriter notre détermination.

A la 18ème heure, on commençait à se demander s’il n’allait pas falloir dormir, les fesses dans l’eau à 6°C, accroché à un « spit ». Ce n’est qu’à 22h, soulagés, qu’on a trouvé une plage correcte (2 m x 4 m), pour poser notre 1er bivouac (alt. 2600m).

4ème difficulté, nous avions posés plus d’amarrages que prévu et une « batterie » a prit l’eau. A ce moment, peut-être nous restait-il de quoi percer 15 ou 20 trous ? C’était très peu pour ouvrir les 500m de dénivelé restant mais nous savions quoi faire : échappatoires provisoires pour contourner certains obstacles trop « spitivores », amarrages naturels, et autres ruses peu orthodoxes… C’est juste les 2000m d’encaissement qui étaient un peu pesant !

“Un esprit d’équipe à toutes épreuves”

Donc dans l’ensemble, quelques mauvaises surprises mais un « esprit d’équipe » à toutes épreuves et plus d’un tour dans nos sacs nous ont permis de les surmonter sereinement, il n’en aurait pas fallu plus (sic).

Quels ont été les moments les plus forts ?

Mis à part les passages du « Col de 4300 » et la fin de la partie nocturne, ça a été sans nul doute les 4 nuits en bivouac ! Les deux premiers ont été marquants par la solidarité et la détermination qui s’en dégageait, la ténacité et le « mode survie » résument mieux l’ambiance des deux suivant !

“Après 15h sans manger, poulets, clopes et cubi de rouge nous attendait”

Il faut dire que pendant la progression dans le canyon, rares ont été les moments ou on était ensemble, la plupart du temps, nous évoluions en binôme ! Mais le moment le plus fort fut l’arrivée au « bivouac intermédiaire », où après 15h sans manger, poulets, clopes et cubi de rouge nous attendait : 9h du mat, énorme, un « festin innommable » !

Il y a-t-il eu des frictions entre vous ?

Non, aucune vraiment notable, plutôt anecdotique : lors du dernier bivouac, le débat était de savoir lequel d’entre nous était le plus « abîmé » afin de profiter de la dernière couverture de survie encore en état. Vu de nos « tronches burinées», pas facile à dire à vrai dire ! Alors c’est monté un peu dans les tours car aucun d’entre nous ne voulait s’admettre le plus fatigué ! Du coup, on a tous « somnolé » sous la pluie et dans le courant d’air…

Il y a-t-il beaucoup d’autres « Chamje » dans la région ?

Dans la vallée de la Marsyangdhi, non, c’est le plus gros, mais en montant plus en altitude, il y a d’autres possibilités. En 2010, nos amis Rajesh et Kabindra ont ouvert le « plus haut canyon du monde » dans la région de Naar Phu : départ à 5400 m d’altitude, 8 jours de marche d’approche, canyon peu difficile, mais d’un point de vu logistique, c’est énorme. Sinon, il est évident que, dans d’autres vallées népalaises, ou himalayennes, on découvrira d’autres Chamjé et certainement des plus gros : 3000m descendant et plus, avec des approches de dingue…

“Une nouvelle discipline de haute montagne est née”

Nous n’en sommes encore qu’aux prémices des techniques « d’exploration de canyon géant », ça laisse songeur… Vu les proportions de telles explorations, je pense qu’une nouvelle discipline de haute montagne, faisant appel à un ensemble de compétences variées, est née. Un nouveau type d’engagement, entre grandes traversées spéléos et grandes traversées alpines, le tout avec plein d’eau (fraîche) !

Est-ce que ce sera un jour un canyon « guidé » ?

Non, ça me parait impensable, même dans 10 ans, il va déjà falloir le répéter ! Et même en imaginant qu’une équipe solide, intègre un jour un client richissime et compétent, telle que ça se fait pour l’Everest, là, pas question de faire demi-tour 800m sous le sommet !

Après Chamje, qu’envisages-tu comme projet ?

Je pars ouvrir de nouveaux canyons en Indonésie d’où je développe actuellement, avec mes partenaires, une « Organisation internationale de Canyoning professionnelle », mais j’ai une « graine en poche », dans l’Himalaya Indien cette fois, chez Jean-Luc (Jubert).

On a déjà repéré 3 énormes canyons dans le Lahaul, à la frontière tibétaine… C’est un endroit très sauvage et engagé qui nécessitera une grosse préparation logistique, les canyons ne sont sûrement pas aussi difficiles que Chamjé mais ils sont beaucoup plus isolés…A suivre donc… sur : http://www.himalayan-canyon-team.blogspot.com/

 

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