Interview : Yves Ballu

Qui est Yves Ballu ?

Ça fait des années que je me pose la question… Quand j’étais gamin, mon grand-père me prédisait l’Institut ou l’échafaud. Je crois que pour l’Institut, c’est trop tard.

La réponse de Wikipedia

Pourquoi avoir mis tant de temps à écrire ‘L’impossible sauvetage de Guy Labour’ alors que tu connaissais cette histoire et Guy Labour depuis plus de 20 ans ?

J’ai consacré un chapitre des « Alpinistes » (d’abord publié en 1982 aux éditions Arthaud, puis réédité par Glénat en 1997) à cette histoire extraordinaire que j’avais découverte dans une revue de l’époque (1934), puis dans le livre de Saint-Loup « La montagne n’a pas voulu » qui lui consacre un chapitre. J’avais alors retrouvé la trace de Guy Labour et nous avions correspondu (il m’avait notamment envoyé un récit détaillé de son aventure).

Vingt ans plus tard, pour écrire « Mourir à Chamonix », un roman dans lequel je fais subir à mon héros une épreuve de privation des autres en le laissant mariner plusieurs jours dans une crevasse, j’ai pensé que la famille Labour avait peut-être des archives qui m’aideraient à imaginer ce qui peut se passer dans la tête – et dans le cœur- d’un homme condamné à mourir au terme d’une ADI (agonie à durée indéterminée).

Nouvelles recherches, et découverte d’un nouveau contact : Thierry Labour qui m’a proposé de m’accompagner auprès de… son père, 92 ans, et bien vivant ! J’ai ainsi eu le privilège de rencontrer plusieurs fois Guy Labour, de lui parler longuement, de l’entendre commenter ce qui était pour lui une bonne blague, un pied de nez au destin, et de lui demander (pour la forme), l’autorisation de lui donner le premier rôle dans mon prochain roman. Après s’être appelé Zian dans « La grande crevasse », il devenait Paul dans « Mourir à Chamonix ». Il était impatient de lire ses nouvelles aventures, mais il s’est malheureusement éteint en 2000, avant que j’aie eu le temps de terminer.

Thierry est devenu un ami. Un jour, il m’a apporté un carton dans lequel Victoire Labour avait rassemblé tous les documents relatifs à l’accident de son fils en août 1934 : photos, articles de journaux, télégrammes, lettres, notes prises par GL sur son petit carnet au fond de la crevasse etc. Un trésor qui est resté religieusement rangé avec d’autres trésors, jusqu’au jour où j’ai découvert dans un livre récent qui, comme Saint-Loup, lui consacre un chapitre, combien cette histoire était méconnue : « Guy Labour n’a pas laissé de récit », affirmait son auteur, et « ceux qui se sont intéressés à son histoire […] ne lui ont pas posé ces questions », avant de déplorer un « sérieux problème de source » et de conclure : « Voilà pourquoi on ne saura pas ce que Guy Labour a noté dans son carnet ». Alors, je me suis dit que Guy Labour méritait mieux qu’un chapitre approximatif. J’ai sorti le carton de Victoire, et je me suis mis au travail.

Les livres de montagne à succès sont toujours des livres d’accidents et de drames (La mort Suspendue, la grande crevasse, Annapurna 1er 8000…) est-ce une nécessité d’avoir l’intensité d’un drame pour faire un best seller sur la montagne ?

Je ne le pense pas. Il n’y a pas plus de drames, et certainement moins de victimes dans les livres que tu cites que dans certains romans à succès comme « Da Vinci code », « Les rivières pourpres », ou « Millenium »… Les livres de montagne à succès sont d’abord des bons livres d’aventure, c’est-à-dire des livres qui conjuguent l’exceptionnel et le vraisemblable.

Sans l’un, le lecteur se lasse, sans l’autre, il décroche. Les histoires vécues (La mort suspendue, Annapurna premier 8000), sont par définition vraisemblables, pour autant qu’on fasse confiance à l’auteur. Il ne leur reste plus qu’à être extraordinaires pour espérer atteindre le succès. Pour les romans, c’est l’inverse : on peut facilement imaginer les péripéties les plus haletantes, encore faut-il qu’elles gardent cette saveur d’authenticité sans laquelle la réalité de la montagne et de ses acteurs est reléguée au rayon des farces et attrapes. C’est le talent de Frison Roche d’avoir su conjuguer les deux. C’est aussi le talent de Joe Simpson et de Maurice Herzog d’avoir su raconter une aventure vécue avec le rythme et la force narrative d’un roman.

Tu as écrit sur des faits historiques, des fictions, des alpinistes de renom. Il y a-t-il un genre que tu n’as pas essayé et que tu aimerais tenter ?

D’entrée de jeu, j’ai écrit sur la montagne, et j’ai continué pendant… une trentaine d’années (soit une vingtaine d’ouvrages). Je crois que je peux continuer encore quelque temps : les idées ne manquent pas, que ce soit dans le registre de l’histoire ou dans le genre romanesque.

Mais parfois, je me dis que ce serait amusant de larguer les amarres avec la montagne et de pondre un roman tout court. Sans alpinistes, sans guides, sans ascensions, sans crevasses… Un roman qui se retrouverait dans les rayons « romans » – avec tous les autres. Difficile… Enfin, il sera encore question de montagne dans mon prochain roman. J’ai promis à mon éditeur…

Tu peux nous parler de ce prochain roman ?

Je viens tout juste de terminer mon prochain livre qui sera publié en octobre chez Arthaud sous le titre « Montagne ». Ce sera un « beau livre » comme disent les éditeurs, ce qui veut dire qu’il sera d’un grand format et largement illustré.

En fait, c’est en quelque sorte l’album de ma collection : toutes les illustrations proviennent de mon fonds documentaire – un best of de ce que j’ai glané depuis presque 50 ans sur la montagne : livres, gravures, cartes postales, affiches, photos anciennes, chromos, vignettes etc. Ensuite, ce sera un nouveau roman – le troisième. Le scenario est bouclé. J’ai commencé à écrire.

On peut avoir une idée du « scenario »?

Oui : en lisant « Mourir à Chamonix » ou « La conjuration du Namche Barwa ». Ce sera dans la même veine.

Comment passe-t-on de l’écriture d’un livre historique, avec toute la rigueur et le sérieux que cela suppose à celle d’un roman où la plume est libre ?

Dans le premier cas, je crois que l’auteur est simplement un interprète. Dans l’autre, il est auteur-compositeur. Il y a un point commun, c’est l’écriture, et le souci de ne pas perdre son lecteur en route. Pour traiter le drame Vincendon et Henry dans « Naufrage au Mont Blanc », je m’étais imposé une rigueur absolue : ne rien inventer, ne rien interpréter. Juste rapporter des faits et des témoignages. J’ai adopté la même règle pour « L’impossible sauvetage de Guy Labour ».

Avec la fiction, c’est différent : on part avec 300 ou 400 pages blanches. On peut s’inspirer de faits réels (c’est ce que je fais généralement), mais il faut avoir assez d’imagination pour s’en affranchir, et bâtir une intrigue qui tienne la route. Au passage, on peut s’autoriser à faire réfléchir le lecteur à quelques problèmes qui vous tiennent à cœur : la vie, la mort, les relations avec les autres, le besoin de reconnaissance etc.

Si tu ne devais garder que cinq livres de montagne de ta bibliothèque. Quels seraient-ils ?

« Escalades dans les Alpes » d’Edward Whymper, « Annapurna premier 8000 » de Maurice Herzog, « A mes montagnes » de Walter Bonatti, « Etoiles et tempêtes » de Gaston Rébuffat, « Au-delà de la verticale » de Georges Livanos.

Et s’il ne fallait garder que cinq livres qui n’aient pas trait à la montagne ?

« Le malade imaginaire » de Molière, « Les misérables » de Victor Hugo, « Si queue d’âne m’était conté » par San Antonio, « Ensemble et puis c’est tout » d’Anna Gavalda.

Docteur es Science, Directeur de la communication au Commissariat à l’Energie Atomique, Alpiniste et conseiller montagne au Ministère des sports, quel parallèle fais tu entre ces deux mondes ? Les atomes mènent ils à l’alpinisme ou l’alpinisme aux atomes ?

De l’infiniment petit à l’infiniment grand… tout est une question de limites. La vie est un peu comme une cage dans laquelle on s’est retrouvé sans bien savoir comment, et dont on essaie de toucher les limites, histoire de s’assurer qu’on est bien dedans. Un point commun entre le métier de chercheur et le goût de l’aventure : la curiosité. Découvrir le monde, ses mécanismes… découvrir la vie. La sienne et celle des autres – tellement liées. En haute montagne, comme dans un laboratoire, on flirte avec les fondamentaux : c’est passionnant.

Quel futur vois-tu à la pratique de l’alpinisme? La désaffection des jeunes pour la haute montagne est il un sujet qui t’interpelle et si oui, que penses tu qu’il faille faire ? Le futur de l’alpinisme ?

J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet dans « Les alpinistes ». Je pense que la génération de Christophe Profit a « tué » l’histoire de l’alpinisme, au moins dans les Alpes en épuisant le gisement des évènements potentiels, et en ne laissant aux générations futures que des variantes d’interprétation. Au regard de l’histoire, je ne crois pas m’être trompé, même si cette position m’a valu quelques volées de bois vert de la part d’un ou deux grimpeurs talentueux en mal de reconnaissance.

Quant à la désaffection des jeunes (et peut-être aussi des vieux) pour la haute montagne, j’avoue que ça ne m’interpelle pas plus que ça. L’important, c’est qu’il y ait toujours des montagnes pour ceux qui en rêvent, nombreux ou pas. Qu’il y ait beaucoup ou pas beaucoup de jeunes – ou de vieux – qui pratiquent l’alpinisme, qu’est-ce que ça change pour ceux qui en ont la passion ?… Moins de monde dans les refuges ?… Moins de lecteurs pour les revues de montagne ?… Moins d’adhérents pour les clubs alpins ?… Moins de clients pour les industries de matériel et d’équipement ?… Ce qui poserait un problème, c’est si, un alpiniste était en difficulté pour trouver un compagnon de cordée.

Mais je pense qu’on n’en est pas encore là, et je reste persuadé qu’il y aura encore pendant longtemps deux traces pour aller au Mont Blanc : celles de montée et celles de descente pour permettre aux alpinistes de se croiser. Parce que, nombreux ou pas, les alpinistes cultivent depuis toujours le paradoxe de Robinson Crusoé au Club Med : se retrouver seuls à l’endroit où tout le monde voudrait se retrouver seul.

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