Montagne-Pyrénées : 2° Rencontre Pyrénéenne des Territoires et des Savoirs

2° Rencontre Pyrénéenne des Territoires et des Savoirs dont le thème cette année sera : «Droit sur le sol, usage des herbes et semi-liberté du bétail : un système pastoral original ».


Ces rencontres se dérouleront le 15 novembre 2012  à la Salle des Fêtes à Pierrefitte-Nestalas – Hautes-Pyrénées à partir de 9h



2° Rencontre Pyrénéenne des Territoires et des Savoirs


‘Droit sur le sol, usage des herbes et semi-liberté du bétail : un système pastoral original’


 


Une des originalités des systèmes pastoraux pyrénéens est la dissociation entre propriété ou droit du sol et usage des herbes, elle est directement liée à une autre originalité dans la façon de conduire les troupeaux : la notion de semi-liberté du bétail, qui peut parfois devenir liberté totale sous simple surveillance ponctuelle. La pratique de la compascuité (usage commun du même pâturage) est centrale dans ce processus.


A l’Ouest de la chaîne, un exemple extrême de cette situation n’est que la version la plus pure d’une situation générale modulée sur tout le massif selon différents paramètres qui viennent plus ou moins la contraindre. Versant français, dans la province du Labourd, la commune d’Itxassou à des droits de compascuité sur le territoire espagnole du Baztan, en Navarre. Sur toute la chaîne de tels droits sont régis par les traités de lies et passeries (1). Au Baztan, les conditions ont été  une nouvelle fois fixées en 1820 (2) : « Les brebis du Baztan sont libres de pâturer ici jusqu’à la montagne du Mondarrain, celles d’Itxassou là-bas sur la même distance, de soleil à soleil, ensuite chacun récupère ses troupeaux. L’on sort des bordes les vaches et les juments, qui peuvent aller à leur guise de jour comme de nuit. »


A leur guise pour le gros bétail, c’est tout dire ! Pour les brebis, schéma classique de la compascuité : de soleil à soleil, c’est à dire de jour, pas de nuit. Mais en 1847 les Navarrais refusent que les bergers du versant français accompagnent leurs brebis au-delà de la frontière. Comme le signale l’auteur de cet article : « Les valléens navarrais réaffirment ainsi leur souveraineté sur les versants et les cols », c’est bien la propriété du sol qui est concernée. Une procédure sera mise en œuvre pour arriver à un nouveau pacte. Elle se conclura à la fin des années 1860 par « un accord oral sur le libre parcours des brebis, sans berger permanent ».


On ne peut mieux montrer deux choses : les hommes se répartissent le sol de façon indiscutable, et pour marquer cette possession l’interdit devient extrême puisque la présence des bergers est interdite sur ce sol, ils ne peuvent qu’un aller-retour pour récupérer leurs bêtes. Les brebis par contre, qui se moquent royalement de ces frontières et des conflits humains, n’ont pas à en payer la note, elles sont totalement libres de profiter des herbes ! La dissociation herbe et sol, bêtes et surveillants, est totale. Sans atteindre tout le temps ni partout une telle dimension, elle caractérise une culture des éleveurs et du bétail spécifique et commune à toute la chaîne.


A l’autre extrémité cette fois du massif, Christine Rendu à propos de la montagne d’Enveitg, au Capcir catalan caractérise ainsi ce mixte entre comportement naturel du bétail et contraintes humaines sur le même territoire (3) : « Entre nature et culture, ce que la présence des troupeaux sur les crêtes dessine aussi, mais en creux cette fois, c’est ce très subtil dosage entre l’instinct des bêtes et l’autorité des hommes, qui fonde précisément la domestication. Car si le propre d’un bon berger, dit-on, est de conduire le troupeau en fonction de « l’envie » des bêtes, de savoir, sans les contrarier et avec justesse, à la fois les suivre et les diriger selon les ressources du terrain, de partager en fait une même faculté d’appréciation, au sens gustatif du terme, le propre des bêtes, en été, à la montagne, c’est de monter. »


Enregistré en 1973, dans les Pyrénées Centrales cette fois, Adrien C., éleveur berger du Couserans ariégeois, définissait ainsi cette philosophie à propos des brebis (4) : « Si tu les fais rester par force, elles font comme les prisonniers, elles ne sont pas heureuses ; en semi-liberté, c’est là qu’elles sont bien et c’est là qu’elles profitent. Nous autres, tu vois, nos brebis sont dans la montagne et alors nous n’y sommes pas tout le temps, mais nous y sommes toujours pour les contrôler.  Nous les laissons libres, ou bien nous les mettons où nous voulons mais sans y être toujours après. » D’où la conduite non pas en masse de troupeaux contraints, mais en « escabots », groupes plus ou moins importants dispersés dans l’espace selon une très complexe gestion des bêtes et des milieux, fonction du moment, de l’état des herbages, des contraintes imposées par les voisins, des disponibilités humaines.


Lors d’un récent colloque, Francis Ader, vice-président de l’ACAP, définissait ainsi le Savoir qui structure cette complexité : « Pour beaucoup le pastoralisme apparaît comme une pratique de cueillette. Or, il requiert une maîtrise technique aussi pointue que n’importe quel autre mode d’élevage » (5). En effet, loin de n’être que reconstruction historique, ce qui est déjà beaucoup, ces façons de penser et d’agir sont un enjeu majeur du pastoralisme pyrénéen actuel à plusieurs niveaux :


·       pour les races ovines autochtones qui sont encore aujourd’hui quasiment les seules à occuper étage intermédiaires et estives. Le BRG (Bureau des ressources génétiques) chargé au niveau national du suivi de ces races note en effet qu’elles aussi sont un mixte entre nature et culture. Elles sont nées « d’un long processus d’évolution naturelle et du travail patient des agriculteurs et des éleveurs » et doivent continuer à être « gérées dans leur milieu traditionnel de culture ou d’élevage. » (6) Leur capacité à gérer l’espace dans le système de semi-liberté est centrale dans le processus et doit donc être préservée au même titre que leur patrimoine génétique.


·       pour le milieu lui-même qui est ici le produit de ce que nature permet et de cette très ancienne façon souple d’y mener le bétail. Préserver ces façons, c’est aussi préserver les conditions qui ont créé ce milieu.


·       la dissociation usage des herbes et propriété ou droit sur le sol ouvre d’autre part un champ de réflexion pour penser autrement, dans la continuité de cette très ancienne caractéristique du pastoralisme pyrénéen, les difficultés actuellement rencontrées dans la gestion notamment de l’étage intermédiaire où se superposent des types de propriétés différents qui rendent parfois difficile l’usage de cet étage essentiel dans le cycle pastoral annuel.


 


Comme lors des 1° Rencontres, ces aspects seront abordés en associant d’une part les dimensions historiques, ethnologiques, linguistiques qui permettent de reconstituer l’originalité de ce système pyrénéen, et d’autre part les enjeux actuels qui en sont, sous des formes contemporaines, les continuateurs. De même, des spécialistes d’autres systèmes pastoraux en France et dans les pays du Sud (Espagne, Afrique), interviendront pour fournir d’utiles points de comparaison et enrichir la discussion.


 


(1) En espagnol facerías ; au XIV° s., le For Général de Navarre précise : « Entre les villages « faceras », les troupeaux des uns peuvent pâturer de soleil à soleil sur le territoire des autres et réciproquement, et ils rentrent chez eux en même temps que le soleil » ; le même soleil commandait la durée de travail des paysans sur les terres du seigneur : « qu’ils soient dans le lieu de ce travail avec le soleil levant, et retournent chez eux avec le soleil couchant. »
Pour se limiter à un ouvrage : Lies & passeries dans les Pyrénées, Tarbes, 1986.


(2)  Xabier ITÇAINA, Le gouvernement local dans une commune basque sous le Second Empire. Présentation du manuscrit Berrouet, Lapurdum, Revue d’études basques, Numéro 11 (2006).


(3) Christine RENDU, Fouiller des cabanes de bergers : pour quoi faire ?  Études rurales No. 153/154, Jan. – Juin 2000 – La très longue durée – EHESS. Paris, p. 151-176.


(4) Bruno BESCHE-COMMENGE, Le savoir des bergers de Casabède, deux volumes, E.R.A. 352 C.N.R.S, Institut d’études méridionales, Université de Toulouse-Le Mirail, 1977


(5) Francis ADER, Un pastoralisme moderne et dynamique soutenu par les outils de la loi pastorale, pages 37-40, in ouvrage collectif coordonné par Quentin CHARBONNIER et Thomas ROMAGNY (AFP), Pastoralismes d’Europe : Rendez-vous avec la modernité !, Cardère éditeur, mai 2012.


(6) Charte du BRG, Introduction et page 64 

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