Première hivernale de  »Les Yeux dans le Bleu »


Il est des voies qui font rêver…


Avant d’imaginer pouvoir y revenir en hiver et bien avant notre première ascension estivale avec Remi Duhoux en 2007, lorsque nous évoquions cette ligne ensemble, je me souviens très bien des réactions de mon imaginaire. Toutes les projections que l’évocation de ces quelques mots ont pu susciter en moi : « Les Yeux dans le Bleu »… Et les pieds au-dessus du spit, c’est un souvenir puissant qui continue d’habiter le grimpeur après un passage dans cette ligne d’une exceptionnelle beauté de la paroi d’Anterne, dans la Chaine des Fiz.
Tout y est réuni pour laisser un souvenir puissant au grimpeur : la qualité du rocher, l’ingéniosité du tracé, le décor alentour somptueux, la sérénité des lieux, en opposition parfois avec le désordre intérieur que génère la bataille livrée dans chaque longueur.
Le bonheur partagé ensemble ce jour-là nous a consciemment ou inconsciemment conduit à récidiver, mais cette fois-ci en hiver !



La paroi orientée Est / Nord-Est, passe à l’ombre en fin de matinée. Nous savions qu’étant donné la taille des prises, une température trop basse nous priverait de toute progression. L’orientation de la face soumet le grimpeur au vent et notamment au vent du Nord, qui doit être inexistant pour assurer un passage dans ces lieux. Les conditions de neige lors de l’approche, ainsi que les corniches sommitales qui peuvent être monstrueuses et menaçantes, sont un autre facteur hivernal à prendre en compte. Enfin le passage du socle, 150 m de schiste enneigé à franchir avec les gros sacs, restait une importante interrogation…Outre ces considérations extérieures, le plus gros doute restait centré sur notre capacité à tenir les prises en hiver et même si notre entraînement avait été dirigé dans ce sens, la mythologie de la face et les chutes parfois graves de malheureux grimpeurs continuaient d’entretenir la machine à fantasmes.


C’est en compagnie de deux autres amis, Pierre et Nicolas, venus nous aider pour le portage de nos sacs trop lourds que nous nous trouvons au sommet du couloir, une aide précieuse souvent déterminante dans ce type d’entreprise…
Après des conditions de neige correctes pour l’approche, le passage du socle nous donne du fil à retordre et impose un premier hissage. Les points et autres relais sont ensevelis, introuvables. La traversée de droite à gauche entre le sommet du socle et le pied de la paroi nous monopolise de manière intense. Bientôt le premier spit de la longueur, synonyme de notre premier bivouac est aperçu ! Une longueur est fixée avant la nuit.



La journée de l’ascension, le mercredi 17 mars 2010, restera marquée d’un souvenir d’une rare intensité. Les gestes sont sûrs, précis, efficaces, l’action prend toute la place et nous propulse dans l’instant ; le sentiment d’être vivant est puissant. Les conditions sont bonnes, peu de passages mouillés, la neige sur les vires ne nous arrête pas.
Une fois de plus, Rémi m’impressionne de ténacité et de résistance dans ce type de terrain qu’il connaît si bien. Les longueurs s’enchainent et la concentration ne faiblit pas. Le hissage des sacs après l’effort de l’escalade nous casse en deux, mais le rythme reste soutenu. Les 3 dernières longueurs que nous redoutions pleines de neige et glace ne sont pas infranchissables, mais nous laisse face à face avec la corniche sommitale menaçante. Nous lui grattons « les babines » comme une provocation au divin, avant de fuir vers le bas à rappels déployés.
Les sacs nous gênent, la fatigue est bien présente, mais les rappels, une fois les relais consolidés, s’enchainent.
Au sommet du socle l’idée prétentieuse de vouloir descendre droit dans les toits nous effleure. Quelques dizaines de minutes plus tard et après la construction d’un nouveau relais sur pitons, je m’engage dans la pénombre du soir dans un vide abyssal, pour un rappel pendulaire en fil d’araignée de 50m… Je ne sais pas si les brins touchent, du haut on ne voit pas vraiment, j’espère que c’est bon, suspens ! Les brins lèchent le sol, nous avons une chance inouïe…



La journée s’est déroulée de manière parfaite, au delà de toutes nos espérances, coiffée par un peu de réussite avec ce rappel final salvateur. Au pied du couloir d’approche, en apesanteur, le bivouac est dégusté sur fond de récits épiques et de plaisanteries.
Au retour, seuls cette fois-ci, nous mesureront l’effet sur nos corps et notre esprit d’une telle ascension. Un mélange de fatigue profonde et de ressourcement intense qui, je le sais, va nous habiter pour longtemps.



Une aventure dédiée à notre ami Thomas Emonet, qui connaissait si bien ces vallées et cette voie qu’il rêvait de faire. Présent avec nous à chaque relais, son souvenir restera intimement lié à ces moments forts passés avec Rémi.


Portfolio et plus d’infos sur le site de Christophe

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