Quelques mots avec Caroline Ciavaldini sur l’ouverture de la grande voie Zembrocal à La Réunion

Caroline Ciavaldini revient sur l’ouverture de la grande voie Zembrocal à La Réunion (130 m, 7 longueurs dont 4 dans le 8ème degré, 8c+). Les photos qui illustrent sont de Damiano Levati et Ricky Felderer (The North Face).

– Kairn : présente nous rapidement cette expédition. Qui a été à l’initiative ?
– Caroline : ‘The Reunion Island expedition’, c’est mon bébé, ça fait un an que je travaille dessus, et plusieurs années que j’y pense… à vrai dire, l’année dernière au Kinabalu, j’avais déjà prévenu Yuji de garder son mois de juin pour la Réunion.

En fait, j’ai grandi à la Réunion, j’y ai découvert l’escalade, et ce grâce à des gens bénévoles qui m’ont transmis leur virus. Revenir à la Réunion pour y faire un truc chouette en escalade, c’était simplement rendre ce qu’on m’a donné. Et pour cela, un gros sponsor: The North Face, qui a cru en mon projet, et
ils ont eu bien raison !

– Kairn : comment avez-vous trouvé ce mur fabuleux non loin de Cilaos ? C’était tout vierge ?

– Caroline : Je suis à la base un produit fédé. C’est la fédé 974 qui m’a mis le pied à l’étrier pour les compétitions, qui m’a trouvé les financements pour mes premières compétitions en métropole. C’est ensuite la Fédé nationale qui a pris le relai avec les pôles espoirs et France. Alors bien sur, quand mon projet a commencé à avoir une belle tête, c’est vers la fédé locale que je me suis tournée, Juliette Payet (vice présidente de la ffme d’ailleurs) en particulier. Et bien sur, ils ont répondu présents, et m’ont envoyé des photos de plusieurs murs vierges a la Réunion… Il y a un mois, James et moi sommes partis en avance pour repérer. Une semaine de marche à fond, on a vu La Chapelle. On a halluciné ! C’était tout trouvé !

La Chapelle, c’est un mur ultra connu de la Réunion, un endroit de randonnée, parce que le canyon fait un jeu de lumière qui a dans le temps été attribué au divin. Tous les grimpeurs de la Réunion connaissent le mur, mais incroyablement, personne avait jamais mis les doigts dans le dévers. Il y a juste une voie facile sur l’arête 300m à gauche, c’était… un cadeau !

– Kairn : Combien de temps avez-vous mis pour ouvrir la voie ?
– Caroline : 130m, cela ne parait pas si long… mais on n’a pas réussi à ouvrir plus d’une longueur par jour. Il faut dire que c’était vraiment dur, assez sale aussi, carrément dangereux, bref, 7 longueurs, on y a mis 7 jours complets. Après 7 jours, on est remonté du canyon, on était tous sur les rotules. Des amis
d’enfance nous ont organisé un superbe fête… à 10 heures du soir on était tous avachis sur les tables.

– Kairn : Quelles sont pour vous les principales difficultés ?
– Caroline : Zembrocal… le plus dur a été de trouver un nom 🙂 il a fallu qu’on se mette tous d’accord, nous 7, mais aussi tous mes potes créoles… Zembrocal, au final, représente le métissage, le mélange.

Pour ce qui est des difficultés de la voie… Les longueurs 2, 3 et 4 sont cotées 8a (bon, assez au pifomètre, c’est vraiment très drôle de voir à quel point 5 grimpeurs peuvent avoir des opinions différentes sur les cotations :), mais chacune dans un style très très différent, du coup il faut être assez polyvalent pour avaler ces premières couleuvres. Et le 8c+… est un dièdre déversant de 15m. Adhérence, écarts, un pas de bloc tout en coordination … il n’y a eu que Yuji pour sortir son épingle du jeu, et il fallait le voir travailler la longueur: ça lui a mis une semaine, des heures de visualisation, du yoga, bref, il a du sortir le grand jeu, c’était trop la classe, même si quand on passait à coté de lui, on baissait la voix d’un ton pour le laisser respirer 🙂

– Kairn : Avez vous réalisé en libre toutes les longueurs ?

– Caroline : A nous tous, oui ! Yuji a fait la longueur 5 au dernier essai, le dernier jour !!!!! Je crois qu’il aime bien la pression !

– Kairn : Pensez-vous que l’enchaînement ‘one push’ à la journée enlibre est envisageable ?
– Caroline : Bien sur ! Allez-y les grimpeurs !

– Kairn : Bâtir un projet sur tes terres d’origine doit être assez fort ?
– Caroline : Unique. J’y ai mis mes tripes, et je m’étais pas mal mis la pression. Au final, c’était un
succès inattendu au niveau grimpe bien sur, mais c’était encore autre chose pour moi. Pour commencer, j’ai revu tous mes potes de grimpe d’adolescence, ma bande, ceux qui étaient mon monde quand j’avais 14ans. Et par la suite, j’ai aussi revu mes copains de grimpe de mes 12 ans, ma prof d’enfance, et enfin, mes copains d’école, du primaire à mes 16 ans. Des gens que je n’avais jamais revus avant, des gens qui ont forgé la personne que je suis aujourd’hui !

Et tous ces gens là, ces gens qui comptent tant à mes yeux, sont venus nous féliciter de ce qu’on faisait pour l’île ! Enfin, ça c’est très très personnel, mais la Réunion c’est là ou ma sœur et moi avons dispersé les cendres de ma mère quand on était jeunes. Revenir faire quelque chose de bien ici, c’est revenir lui
montrer comment j’ai grandi.

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