Au bord du chemin

Août 1986 … un enfant s’arête, épuisé, au bord d’un sentier du Val d’Hérens, juste sous la petite dent des Veisivi. Il a peur, son cœur s’est emballé, il fait de l’asthme. Cachant ses pleurs sous ses boucles encore blondes, il a honte aussi. 4 litres d’eau, il se croyait invincible, 4 litres d’eau dans son sac à dos, il cherche l’air que lui a coupé l’eau.

Juillet 1998 … dans l’aéroport il attend ceux qui reviennent de si loin, sans lui. Le petit garçon a grandi et au fond de son cœur, à cet instant précis, il ne ressent que de la colère. Il en veut surtout au grand brun qu’il avait vu déposer des étoiles dans les yeux de son frère et dont la silhouette se profile au bout du couloir de verre. Sans lui.

Il ne le quitte pas des yeux, il lui faut un coupable.

Il faut que quelqu’un ai commis une faute.

Il lui faut, coûte que coûte, une réponse à la douleur.

Avril 2015 … la saison d’hiver en montagne a été difficile. Nous avons perdu des proches, collègues, amis, parents … enfants. Face à l’océan de vide qui se creuse à chaque nouvel accident, il nous faut à nous aussi, un coupable. Tour à tour, nous nous en sommes pris aux conditions, à l’inconscience, au manque d’humilité, à la montagne homicide, dangereuse, à l’inexpérience, au trop d’expérience, au détail que les autres n’avaient pas vu, aux professionnels, aux amateurs, à l’argent qui pourri tout, à ce monde qui change trop vite, à l’individualisme, au corporatisme, à la dé-responsabilisation …

Mais voilà : il n’existe aucune réponse à la douleur.

Août 1986 … son grand frère galopait loin devant et pourtant il est redescendu. Honteux, il ouvre son sac et montre les litres d’eau qui lui pèsent tant à présent. Son souffle s’est calmé en même temps que ses sanglots. Doucement son sac se vide et d’une parole rassurante, le regard bleu ancré au sien, son frère lui dit : « Ne t’inquiètes-pas, on va t’attendre. »

Ne pas juger.

Essayer de comprendre évidemment, mais ne pas juger l’autre alors même qu’il a fait des erreurs.

Ne pas juger alors même qu’il a commis la pire d’entre elle : celle de ne jamais revenir. Ne pas le laisser seul au bord du chemin, l’accompagner, le faire grandir, lui pardonner. C’est ce que mon frère m’a appris ce jour là, c’est ce que j’essaye de faire depuis en tentant de vivre son absence, c’est ce que la montagne m’apprend tous les jours.

Il n’existe aucune réponse à la douleur …

Texte de Paul Bonhomme

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