Interview : Eva Lopez

 Nous vous en parlions dernièrement, la grimpeuse Eva Lopez (Tolède) a enchaîné son 3ème 8c avec White Zombie dans la grotte de Baltzola. Elle nous explique dans cet entretien tous les détails de cette voie. Cela nous permet aussi d’en savoir plus sur cette falaisiste ibérique discrète et très forte.

Eva reste un des grimpeuses espagnole les plus motivées. A 39 ans, elle enchaîne le 3ème 8c de sa carrière, deux ans après « Sumazero » à Cuenca et cinq ans après son ascension historique de « Nuria », également à Cuenca, qui était le deuxième 8c féminin d’Espagne après Josune Bereciartu.

Dans l’interview qui suit, Eva nous raconte en détail son enchaînement, sa façon de voir, de vivre et étudier l’escalade depuis l’entraînement et la falaise jusqu’à son travail comme entraîneur personnel. Interview-portrait. Les photos qui illustrent ont été prises dans ‘White Zombie’ et sont l’oeuvre des photographe Dafnis Fernandez et Manuel Gonzalez.

– Comment décrirais-tu White Zombie ?
Pour moi, la route se compose en 75 mouvements d’escalade sur des boules, des colonnes et des réglettes dans un dévers de l’ordre de 50 º. Il y a en tout trois bons repos en tout en coinçant le genou derrière une colonne. Les mouvements les plus durs sont situés dans la deuxième partie de la voie, avec les deux derniers mouvements difficiles à négocier dans l’enchaînement. Je crois que la clé de l’enchaînement est de grimper presque toujours de la manière la plus automatique et efficiente possible pour arriver en haut suffisamment frais, ou alors de tenter de se refaire en exploitant le dernier repos pour expédier ensuite les mouvements finaux, deux pas de bloc consécutifs : l’un pour bloquer une petite colonne lointaine avant de poursuivre sur un mouvement violent à la base de la colonne suivie d’un autre sur des réglettes qui nécessite de bien poser les pieds et de transférer le poids de manière précise.





– Comment s’est passé l’enchaînement ? Cela faisait longtemps que tu avais ce projet? Combien de tentatives ou de jours de travail y as-tu consacré auparavant ?
C’est une voie qui a toujours attiré mon attention, par l’importance de son dévers, la ligne qu’elle parcourt, et parce que quelques amis me l’avaient recommandée. Donc cela faisait longtemps que je voulais aller l’essayer, mais des fois je n’étais pas en forme, d’autre fois parce qu’il y a tant de bons spots en Espagne et que l’on ne peut pas être partout à la fois, d’autre encore parce que la grotte était mouillée… Cela faisait longtemps que nous ne venions pas.

Et cette année, je me suis rendue finalement à la grotte. Et la vérité, c’est que j’ai commencé à essayer par curiosité. En deux jours, j’ai fait trois essais et pas jusqu’en haut parce que je me fatiguais trop. Alors, j’ai décidé de l’essayer de temps à autres avec pour objectif de m’entraîner dedans car nous avons commencé a grimpé tard cette saison et je savais qu’il allait falloir du temps pour être en forme. Nous sommes donc rentrés à la maison et nous sommes revenus 15 jours plus tard. Les sensations que j’ai eu dans la voie étaient très mauvaises, car j’avais attrapé froid. J’ai donc décidé de baisser le niveau et j’ai essayé « Black Kongui » 8a+, qui a en commun avec « White Zombie » les 30 premiers mouvements. Cela m’a servi pour me roder et pour apprendre à la perfection la première section de la voie et tout en maintenant la motivation en clippant un relais. Une fois que j’ai fait « Black Kongui », je suis retournée dans la voie, et je me suis senti tellement bien que j’en ai fait un véritable objectif. Et trois jours après, je l’enchaînais ! La vérité est que je ne m’y attendais pas de si tôt… Au total la voie m’a demandé 7 jours de travail. Et les tentatives, la vérité est qu’elles sont innombrables. J’ai utilisé la première partie de nombreuses fois pour m’échauffer sans essayer la voie plus environ 8 tentatives plus ou moins avancées.

– Avec ce 8c « White Zombie », tu refais du 8c deux années après ta dernière réalisation dans ce niveau. Quel différence trouves tu entre ce 8c et les deux que tu avais déjà réalisé ?
Et bien, je trouve que cet itinéraire est plus facile. « Sumazero » et « Nuria » sont plus difficiles, plus résistants et plus durs.

– Quelles atouts techniques que tu penses posséder ?
Comme grimpeuse, je pense que je suis bien meilleure au niveau technique et psychologiquement. Par exemple, maintenant je suis stable et consistante techniquement et tactiquement malgré des paramètres comme la fatigue, le stress, le temps passé sans grimper en falaise ou le changement de falaise ou de type de voie. Qui plus est, je suis plus à même d’affronter la difficulté, parce que je me suis ‘habituée’ a elle; j’ai beaucoup gagné aussi en répertoire gestuel, une fluidité, une précision, et surtout, la capacité d’analyser et de résoudre mes erreurs, comme les pas durs de la forme la plus efficace possible. J’ai aussi gagné beaucoup de résistance et de force dans les doigts… Je crois heureusement que j’ai amélioré beaucoup de choses. Mais le meilleur de tout c’est qu’il me reste encore beaucoup de chose a améliorer.




– Comment vis-tu maintenant, la pratique de l’escalade? Grimpes-tu beaucoup et où ?
Maintenant, nous sommes à la recherche d’une performance maximale et notre objectif est d’enchaîner des voies d’un niveau et d’une qualité qui nous motive. Pour cela, étant donné que nous avons acquis un bagage suffisant au cours de nombreuses années de pratique, cela fait trois ans que nous n’avons cessé de voyager sur de nouveaux sites ou sur des spots exotiques pour le simple plaisir de grimper dans d’autres endroits. Nous essayons de rentabiliser nos voyages et d’optimiser notre temps en l’investissant dans des voies qui nous motivent, en essayent de profiter au mieux de notre état de forme et du temps dont nous disposons.

Pour se faire, nous passons quasiment toute la première moitié de l’année à nous entraîner et nous sortons seulement quelques week-end quand il fait beau pour essayer d’être en forme en falaise également. Puis, une fois que nous avons acquis une bonne base physique, nous passons les 4-6 mois suivants en falaise dans des régions où il y a des voies qui nous motivent. Une fois sur place, adaptés à la nature de l’escalade et en ayant le contrôle de toute la logistique: camping optimal, l’eau, de bonnes collations et le café, les heures où la falaise est à l’ombre, et ainsi de suite. Nous essayons de réaliser tout ce qui est en notre pouvoir avant de changer zone. Allez, on peut dire maintenant que je suis une véritable «mercenaire» (rires).

– Quels sont tes objectifs ou tes projets maintenant en falaise ?
Maintenant, je tente d’améliorer des aspects spécifiques tels que le rythme, les blocages. Quant aux chiffres, je suis en train d’essayer d’autres 8c un peu plus difficiles pour une échéance à long terme. Cela me motive beaucoup.

– Maintenant, tu te consacre principalement a l’entraînement personnel en escalade sportive et tu as un blog très actif, Parles nous un peu de cette activité. 
Le fait de me consacrer à l’entraînement personnel en escalade est né de la combinaison de la passion pour la recherche et l’étude dans le domaine de la performance sportive, et la motivation à mettre en œuvre tout cela tout en aidant les autres à atteindre leurs objectifs. Et le blog je l’ai créé comme une solution à un besoin de partager tout ce que j’apprends. Pour moi, la plus grande satisfaction est d’abord apprendre, puis d’appliquer, et enfin de partager avec d’autres. Et si mon apprentissage peut être utile à quelqu’un c’est super et tout le monde est gagnant. Ce qui est bien c’est que curieusement, le blog est aussi devenu pour moi un très bon outil de formation, car en plus de m’obliger à organiser mes connaissances pour répondre aux nombreuses questions et commentaires que je reçois des lecteurs, je dois continuer a me documenter en permanence, à développer ma capacité d’analyse, d’évaluation, de synthèse, et de conseil ce qui m’aide a progresser en tant qu’entraîneur.





– Comment travaille un entraîneur personnel en escalade ? Tu peux en vivre ?
Donc en résumé, j’aide un grimpeur ou une grimpeuse à atteindre ses objectifs, qui peuvent êtres liés au rendement – comme de progresser en falaise ou en compétition, analyser les points faibles physiques, technico-tactiques ou psychologiques et les erreurs récurrentes en vue d’y remédier – comme liés à la santé pour récupérer d’une lésion ou l’éviter, optimiser son régime, évaluer la musculature, ses faiblesses et ses tensions pour équilibrer la posture ou trouver une solution a des problèmes de lésion chroniques de compensation…Autre chose que je fais régulièrement, c’est du conseil technique, par mail ou directement, sans parler des conférences, cours magistraux pour des groupes, formations…

Alors oui, on peut gagner sa vie. Parce que la vérité est que j’ai beaucoup de demandes de formation et de travail, ce qui se passe, c’est que je ne peux pas travailler avec de nombreuses personnes à la fois, parce que je passe beaucoup de temps avec chaque personne, et si je parle beaucoup, j’ai moins de temps pour étudier et pour me former et pour m’entraîner et grimper tout ce que je veux. J’ai donc choisi de vivre avec moins d’argent pour faire un travail de bonne qualité et en profiter. En outre, je fais ma thèse de doctorat et je dois donc être bien organisée.

– Qui ou quels types de grimpeurs sont vos clients / élèves ?
Ce sont des personnes très motivées et engagées dans leur processus d’apprentissage et de perfectionnement en vue d’atteindre leurs objectifs. Aussi, leur lieu de résidence doit être proche de moi ou ils doivent me rendre visite avec une certaine régularité, car l’approche que j’ai de mon travail est très personnalisée je fais un suivi appliqué. C’est pour cela que je ne forme personne à distance, même si je peux les conseiller ponctuellement sur certains aspects très spécifiques.

– Comment prépares-tu l’entraînement, dans les grandes lignes, sans entrer dans les détails, de quelqu’un qui veut améliorer son niveau ?
Et bien, en premier lieu et selon le niveau d’engagement de la personne, je fais une évaluation approfondie, qui peut couvrir les aspects technico-tactiques, physiques, psychologique, jusqu’à une évaluation anatomico-fonctionnelle et posturale, la nutrition, l’histoire de l’entraînement, etc. afin de connaître la personne et d’identifier les forces et les faiblesses. Puis, en tenant compte de tout cela et du temps disponible, nous fixons des objectifs d’amélioration des performances et un planning. Enfin, le plus important de tous sera d’ajuster ce planning pendant toute la durée du processus. Il est important pour cela de cultiver la capacité à l’effort, la connaissance de soi et l’auto-analyse, d’optimiser la communication entre les deux parties, et pour ma part, essayer de comprendre et d’évaluer en continu pour personnaliser autant que possible le processus, entre autres tâches.





– Est-ce que l’entraînement est contradictoire avec l’escalade en falaise ?
– Eva : Oui c’est contradictoire, c’est un signe que c’est un mauvais entraînement ou que la préparation sportive n’est pas ciblée. Le problème est que l’on a l’habitude de s’entraîner de manière peu spécifique, en partie par manque de connaissance et de capacité d’analyse et en partie parce que le lieu d’entraînement est très différent du rocher ce qui contraint a grimper beaucoup en falaise si l’on veut être bon en falaise. Si l’on ne s’entraîne que dans des toits et en salle, et en plus de manière inadaptée, et que nous ne grimpons pas en falaise, on ne progressera pas en falaise et on pensera à juste titre, que s’entraîner ne sert à rien.

Par exemple, dans la plupart des salles de pan, les prises de pieds sont de grande taille, les dévers sont très grands et les structures uniformes, et nous en connaissons parfaitement chaque recoin, chaque prise, sans compter que l’on ne peut pas y faire plus de quatre mouvements ascendants, sans parler qu’il n’y a pas besoin de clipper, etc… Il est donc facile de négliger le travail technique et tactique, sans parler du psychologique au profit de l’unique facteur physique. Sans parler des méthodes utilisées, combien de temps passe-t-on dans une voie et combien dans une traversée de toit de pan ?

– As-tu l’impression que les grimpeurs sont de plus en plus conscients de l’importance de l’entraînement ? Comment voyez-vous l’avenir de l’escalade à cet égard ?
Je pense que oui, je reçois toujours plus de demande de renseignement et d’entraînement. Il y a un intérêt grandissant sur le sujet. Les gens veulent savoir comment s’entraîner et comment progresser. En octobre justement, je donnerai un cours d’entraînement à Madrid dans le « Centro Espacio Accion » dans lequel j’ai essayé de condenser en 15h de théorie et de pratique, les éléments clefs pour mieux s’entraîner et pour progresser.

Les gens ont deux types d’approches, ceux qui aiment voyager et aller en falaise en se laissant guider par les sensations, qui s’entraînent en falaise, etc. et les autres, plus systématiques et méthodiques, qui recherchent une efficacité à des moments précis, qui veulent gagner des compétitions et optimiser le peu de temps dont ils disposent ou qui ont besoin d’être guidés et assistés sur des thématiques qu’ils ne maitrisent pas.

Mais il est vrai qu’il y a toujours plus de recherches et d’informations sur le sujet ce qui génère de l’intérêt. C’est un domaine passionnant qui rend la grimpe plus agréable, enrichissante et profitable. Et même la vie. Au moins pour moi.


Eva est sponsorisée par La Sportiva et Roca. Pour en savoir plus, direction son site perso

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