Montagne – Alpinisme – Jean-Marie Choffat : ‘Un homme debout’

Jean-Marie Choffat n’est pas issu de la montagne. Il est né à Belfort, pratique la montagne depuis plus de 40 ans et a su se faire une place et un nom dans le milieu montagnard et de l’alpinisme.

Jean-Marie Choffat en Terre de Baffin

Jean-Marie Choffat a grimpé ou a participé à des expéditions avec de grands noms de l’alpinisme comme Yannick Seigneur; Patrick Gabarrou; Louis Audoubert; René Desmaison; Louis Dubost; Gaston Rebuffat; Jean-Marc Boivin; Maurice Barrard; Patrick Vallançant; Bernard Domenech; Patrick Cordier; Stéphane Schaffter…

Membre de l’Alpine Club (Alpine Climbing Group) et du Groupe de Haute Montagne (G.H.M) il a également été secrétaire du comité de l’Himalaya et des expéditions lointaines de la F.F.M.E (2001-2005.) Aujourd’hui il est sociétaire à la Société des Gens De Lettres, membre de la Société des Ecrivains d’Alsace, Lorraine et Territoire de Belfort et membre de l’Association Comtoise des Auteurs Indépendants (A.C.A.I.)

Actuellement, auteur de nombreux ouvrages, il est conférencier et dirige la collection Montagne aux éditions du Belvédère.

Jean-Marie Choffat ‘ne pense pas que l’avenir de l’alpinisme se trouve dans les « courses à la verticale’ mais plutôt vers les voies très dures en style alpin (ou solitaire) en Himalaya. Car les personnes capables de gravir l’Eiger en moins de 2h30 ne cours pas les rues…’ Voilà une position qui a poussé Kairn.com à lui poser quelques questions…

Dans la face sud de l’Illimane – La flèche indique la situation de la cordée

Comment es-tu venu à l’alpinisme ?

Dernièrement, ma mère m’a montré une vieille photo où je suis à Chamonix près d’un mur de neige. Cette photo a été réalisée au cours d’un voyage organisé avec mes parents en 62 ou 63. J’avais 6 ou 7 ans. Plus sérieusement ma découverte de la montagne et de l’alpinisme remonte à l’année 70. Cette année là, devant mes piètres résultats scolaires, mon père ouvrier chez Peugeot, décida de m’inscrire à la colo de vacances de l’entreprise, non à la mer comme les autres années, mais à la montagne, à Chamonix. Il pensait que j’allais en baver et qu’ils allaient me faire porter des sacs de caillasses en pleine chaleur… Rien de tel évidemment et la prétendue punition s’est vite transformée en passion, puis en raison de vivre…

Je n’avais pas beaucoup de moyen et j’ai commencé de grimper avec une vieille paire de brodequins de chantier, d’où le titre de mon premier livre : les brodequins du soleil.

Aujourd’hui, je n’imagine pas un jeune grimpeur démarré avec ça aux pieds et une vieille corde à foin nouée autour de la taille…Ce qui ne m’a pas empêché de grimper des voies très dures. Certaines petites voies que j’ai ouvertes avec ce matériel hétéroclite et trois vieux pitons dans nos écoles d’escalade sont encore côté 6 aujourd’hui avec 6 broches scellées

Hivernale à l’Innominata en 1981

Tu as réalisé de très nombreuses expéditions et ascensions. Si tu devais en retenir 3, quelles seraient elles et pourquoi ?

La première hivernale de l’Innominata au mt-Blanc accomplie en janvier 81 avec mes amis Yannick Seigneur, Hervé Boisier et Nicole Poutrel fait incontestablement partie de mes plus beaux souvenirs de montagne. Hivernale traditionnelle : gros sacs, deux bivouacs, conditions difficiles, grand froid, une belle arête… Yannick l’avait tenté plusieurs fois auparavant et jamais réussi pour diverses raisons. Il m’avait dit : « si tu viens, j’emmènerai une de mes clientes avec nous, elle rêve de faire cette course ! » Finalement, j’ai moi aussi trouvé un ami – qui d’ailleurs n’avait jamais gravit le Mont-Blanc – et nous sommes parti à deux cordées.

Je me souviens aussi d’une expédition au Hoggar en avril 82 ou nous nous étions fait déposer en véhicule par un Touareg au pied de l’Illamane avec vivre et matériel pour trois semaines. Le Touareg une fois parti, nous nous étions retrouvés seuls avec notre montagne à gravir. Nous étions quatre : trois grimpeurs et un journaliste avec pour but de tenter la première ascension directe de la face sud de l’Illamane qui, d’après ce que m’avait dit Frison-Roche, restait le gros problème du Hoggar. Au bout d’une semaine, du fait de la grosse chaleur, une grande partie de notre nourriture était avariée et notre réserve d’eau, placée dans des cubis réservé habituellement au vin, ressemblait à celle d’un aquarium. Lorsque le Touareg est venu nous rechercher trois semaines plus tard, cela faisait trois jours que nous n’avions rien mangé et presque rien bu. Pas un seul véhicule n’est passé au pied de l’illamane pendant cette période. Quant à la face sud, nous avons échoués à une centaine de mètres du sommet, au pied du fameux « chou fleur. » A l’époque, pas de perfo et très peu de spits, d’abord pour respecter les problèmes d’éthique – dont tout le monde, mis à part les anglais semble se moquer aujourd’hui – ensuite parce que nous n’en avions apportés qu’une poignée dans nos bagages. Nous avons cependant réussi une belle voie dans la face Est de l’Illamane, celle là même tentée par Frison Roche en 1935, où un vol mémorable avait manqué lui couter la vie. Depuis, en reprenant notre voie, la face sud a été gravie, mais avec une large traversée vers la droite qui évite le fameux « chou fleur » surplombant, véritable défi posé par cette face.

Troisième expérience qui m’a marquée : le Pic Lénine en Kirghizie. C’était en été 88. J’étais au camp de base avec trois copains lorsque Messner arrive. Pensant qu’il allait tenter l’ascension, je suis allé le voir pour lui parler des conditions sur la montagne (je redescendais du camp 2 à 5300) Il m’informa bien vite qu’il n’était pas venu grimper, mais qu’il avait gentiment répondu à l’invitation des alpinistes russes. Ces derniers lui avaient demandé de venir inaugurer leur camp international d’alpinisme.

Nous avons passés une journée et une soirée merveilleuses avec le premier vainqueur des quatorze 8000 qui, quoi qu’en pensent certains aujourd’hui, reste pour moi le meilleur alpiniste au monde. Un visionnaire de la montagne… Avant son ascension de l’Everest sans oxygène, avant son ascension d’un 8000 à deux, combien avait tenté l’aventure, pensés que ce serait possible ? C’est lui qui a ouvert la route des possibilités, montré le chemin… C’est d’abord en cela qu’il est très grand.

Bref, revenons au Pic Lénine. Je me retrouve seul sur le plateau sommital du Lénine, le ciel est en train de se couvrir, il ne faut pas trainer. C’est le moment que choisi l’un de mes crampons pour se faire la malle. Ce dernier à la main, je vise un petit rocher en dehors de la trace pour m’assoir et le remettre… Plouf ! je tombe dans une crevasse. Je me réceptionne miraculeusement 8 à 10 mètres plus bas sur un paquet de neige. Je suis sonné mais pas blessé. Je réalise que je suis à 7000 m seul au fond d’une crevasse…

J’ai réussi à m’en sortir grâce à une diaclase qui formait une espèce de rampe par laquelle j’ai réussi à regagner la surface. Sans elle, je serais encore dans les glaces du Lénine. Ce sommet que l’on dit le plus facile des 7000, mais qui a tout de même causé la mort de 45 alpinistes lors d’une avalanche en 1990. La plus grande catastrophe de l’histoire de l’alpinisme a eu lieu sur ce sommet. A ces altitudes, rien n’est facile, rien n’est gratuit.

En repensant à cette histoire de crevasse, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec ce qu’à peut-être vécu Jean-Christophe Lafaille au Makalu. Jean-Christophe était vraiment un gars formidable, l’un des seuls grands alpinistes français à m’avoir soutenu dès le début de ma lutte contre la maladie. Ils n’étaient pas nombreux dans le milieu : Desmaison, Seigneur, Marmier, Domenech, Paragot et quelques amis du GHM comme Peysson et Guinot. J’en oublie quelques-uns sans doute, qu’ils me pardonnent, mais quand tu es au fond du trou les vrais amis se comptent sur les doigts…


JM. Choffat et Y. Seigneur au Hoggar en 1988

Tu es connu pour tes réalisations en montagne mais aussi pour ta lutte contre le cancer. Tu as souvent associé les deux. Pourquoi ?

J’ai commencé la montagne à l’âge de 14 ans et je suis tombé malade à l’âge de 33 ans. En apprenant que j’avais un cancer très rare – au début les médecins me donnaient trois mois d’espérance de vie – j’ai pensé à tout ce que j’avais vécu en montagne et notamment aux situations difficiles. Alors je me suis battu avec mon arme préférée : la passion. J’ai continué à grimper et à vivre comme d’habitude en sachant bien que toute vie à une fin. Bien entendu rien n’a été facile, mais rien n’est jamais simple. Je n’avais qu’une poignée d’amis qui acceptaient encore de partir en montagne avec moi, parmi eux : Yannick Seigneur et Pascal Laheurte. C’est beaucoup grâce à leur amitié que je n’ai pas lâché la rampe.

Côté témoignage : Le premier qui m’a proposé d’en parler fût Jean-Paul Zuanon alors directeur de la revue du CAF La Montagne & Alpinisme. Titre de l’interview : Un homme debout (j’ai gardé ce titre pour un livre témoignage que j’ai écris par la suite) ; ensuite ce fût un reportage sur France3, puis un long entretien dans Vertical grâce à Jeanmi Asselin et Guillaume Vallot. Témoigner dans des interviews ou des films c’était bien, mais il fallait aussi que la machine suive le rythme sur le terrain des bonnes paroles distillées. C’est dans cet état d’esprit – et entre deux chimio – que je suis parti grimper en Jordanie et au Niger avec Yannick, et que j’ai gravi le linceul aux Grandes Jorasses en 1997. Il fallait que je me prouve à moi-même que c’était possible pour pouvoir en parler aux autres après. Aujourd’hui, beaucoup de mes amis sont morts du cancer – Rébuffat, Seigneur, Desmaison, Bérardini, Domenech, Affanassief… Certains m’ont plains lorsque j’étais très malade. Ils sont pourtant partis avant moi. Est-ce à dire que j’ai été plus fort qu’eux dans la maladie ? Surement pas ! J’ai eu plus de chance voilà tout. Aujourd’hui pour moi, rien n’est terminé. D’abord je suis médicalisé à vie avec la prise de médicaments anti-rejets, ensuite, après avoir détruit mon foie, le cancer à coloniser mon système ganglionnaire digestif, donc rien n’est fini et ça fait 25 ans que je me bats !


Avec Gaston Rébuffat en 1978 – Pas du Pouce – Calanques d’En Vau

Que penses-tu de l’évolution de l’alpinisme et notamment de la course aux records de vitesse. Profit et Escoffier étaient-ils en avance sur leur temps ?

Samivel en parlait déjà il y a longtemps dans l’un de ses textes visionnaire, il alignait deux types en parallèle dans la face nord des Jorasses. Franchement ces courses de vitesse à l’Eiger et autre, ça ne me passionne pas trop. La démarche d’aller en montagne est très personnelle et si certains se font plaisir à courir sur les faces nord tant mieux pour eux. Cependant, au-delà de l’exploit que représente le fait de gravir l’Eiger en moins de 2h30, je ne peux m’empêcher de penser aux risques encourus. Personne n’est à l’abri d’une chute de pierre, d’un crampon qui casse, d’une erreur technique…

Moi qui ait passé ces 25 dernières années à essayé de me garder vie, je trouve un peu puéril de la risquer comme ça sur un coup de dés, une pierre qui tombe… A trop joué à la roulette russe, il y a forcément un jour qui ne ressemble pas aux autres.

Berhault, Escoffier, Boivin et beaucoup d’autres de nos amis étaient aussi des hommes extraordinaires qui nous semblaient indestructibles, et pourtant…

Je place Christophe Profit un peu à part car après son solo au Dru, après l’enchainement des trois faces nord, et surtout après sa magnifique réussite au K2 avec Beghin, il a su prendre une autre direction. Je crois qu’il a compris que la montagne c’était aussi autre chose que la course répété aux exploits. Ceci dit, il en réalise d’autres : emmener des clients dans la face nord de l’Eiger c’est quelque chose… Christophe s’accomplit aujourd’hui pleinement dans son métier de guide.

Il y a tellement de choses très belles à faire en montagne, de belles voies à ouvrir en Himalaya par exemple, et pas que sur les 8000. Voir ce qui a été fait au Meru par Conrad Anker et ses amis. Une équipe de copains, une belle voie et un beau film.

Montée au Pic Lénine – 7 134 m

On dit parfois que la littérature de montagne n’a jamais vraiment su toucher le grand public en dehors de quelques rares ouvrages comme « Premier de cordée » ou « Annapurna 1er 8000 ». Quelle est ton opinion ?

Premier de cordée, tout est dans le titre et s’est ce qui à plut et plait encore au public. Annapurna 1er 8000, c’était juste après la guerre et la France avait besoin de héros, elle les a trouvés avec Herzog et Lachenal réussissant le premier 8000 et revenant avec de graves gelures. Le drame et tellement de battage au retour de l’expé que ça ne pouvait que fonctionner. Un livre aussi qui a su toucher le grand public, c’est La mort suspendue de Joe Simpson. Encore un livre qui nous parle d’un drame. En fait, il me semble que le grand public ne lie la montagne qu’à travers les drames, ce qui est regrettable.

Que penses-tu de « Tragédie à l’Everest » de Jon Krakauer. Et de son adaptation au cinéma ?Il y a très peu d’adaptation au cinéma de livres de montagne. Pourquoi ?

Le livre de Krakauer est remarquable car il nous parle des hommes dans leur grandeur mais aussi dans leur petitesse. La montagne est tellement plus forte ! Même si nous en connaissons la fin, le livre nous prend aux tripes et nous donne envie d’aller au bout. En bon Krakauer, sait donner des angles divers à ce drame – encore un ! – sur l’Everest, alors qu’il est lui-même au cœur de l’action, être objectif dans ces conditions n’est pas simple. Je ne peux te parler du film car je ne l’ai pas vu

Si tu devais emmener seulement 5 livres avec toi, quels seraient-ils ?

Les conquérants de l’inutile de Terray ; Nangat Parbat de Messner ; La montagne à mains nue de Desmaison ; Montagnes d’une vie de Bonatti ; le dernier Alpine journal que je viens de recevoir et pas encore lu…

Et si c’étaient 5 livres qui ne soient pas de montagne ?

Alors je dirais : Voyage au bout de la nuit de Céline ; Harricana de Bernard Clavel ; Cent ans de solitude de Garcia Marquez ; Désert de Le Clézio ; En marge de Jim Harrisson… J’aime aussi beaucoup les livres de Philippe Sollers … Cinq livres c’est trop peu pour le boulimique de lecture que je suis!

Tu t’occupes désormais de la collection Montagne aux Editions Belvédère. Quels sont les livres à paraître chez toi ?

Je suis arrivé aux éditions du Belvédère en 2011 avec une collection montagne à créer. L’année suivante, nous avons publié un roman inédit de Desmaison, les années suivantes les livres de Mario Colonel, Bernard Amy, Jean Clémenson, Stéphane Schaffter, Louis Audoubert, Jean-René Minelli, Remi Engelbrecht et beaucoup d’autres dans des registres souvent très différents. Petite précision mais qui a son importance : le Belvédère n’est pas un éditeur de livres de montagne comme par exemple les éditions du mt-Blanc qui ne publie que des ouvrages de montagne. La maison comporte une douzaine de collections différentes, dont celle réservée à la montagne. Dans les mois à venir, sortiront un beau livre de Jacques Perret sur les peintres du mt-Blanc ; un récit (montagne et désert) d’Odette Bernezat, un guide de randonnée vers les lacs de Haute-Savoie ; et j’ai demandé à Daniel Grevoz d’écrire une biographie sur Mummery, le livre devrait sortir fin 2016.

Quels sont tes projets à venir ?

Quelques sommets des Alpes que je n’ai pas encore gravis, notamment du côté de la Suisse, Valais et Oberland. Mon rêve serait de pouvoir retourner au Hoggar, il y a encore tellement de belles voies à tracer là-bas, d’aventures à vivre… Mais compte tenu des problèmes actuels, j’ai des doutes à pouvoir y retourner un jour. J’aimerais aussi me rendre en Patagonie, mais est-ce bien raisonnable vu mon état de santé ?

Côté livres, j’en ai trois en chantier : un livre à destination de la jeunesse, un livre de chroniques et une biographie. Si je ne flémarde pas trop dans les mois à venir, il y en au mois deux qui devraient voir le jour en 2016.

Propos recueillis par Cedric Larcher


Face Sud de l’Illimane

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