Raconte moi la glace

 Présenté dans le cadre du Jeu concours ICE 2011 (en partenariat avec Petzl, FFCAM, et Kairn.com), le texte qui suit a remporté le troisième prix

– Nous étions de véritables stars, vous savez. Il y avait des photos de nous dans les magazines. Tous ces sommets, toutes ces voies… les gens savaient bien que c’était en grande partie à nous qu’il les devaient. Mais maintenant c’est fini. Personne ne nous reconnaîtrait, pas un second regard. Nous n’avons pas changés, pourtant, ou si peu.

– Hmm hmm. Des stars, vous dites?

– Oh, évidemment, nous n’étions pas de grandes célébrités, mais le monde de la grimpe Scandinave nous connaissait. Sur la fin, le reste du continent commençait à avoir entendu parler de nous. Tout ça était indirect, bien entendu, le crédit allait toujours à Kristoffer. Mais en regardant bien, on peut nous voir sur presque toutes les photos, toujours présents, toujours cruciaux.

– Et ces voies, alors, ces sommets ? Nous avons bien fait de la cascade, nous autres, et un peu de mixte dans les Alpes, mais rien de si excitant. Rien qui ne risque de nous faire terminer dans des magazines, en tout cas !

– Il y en a eu tellement. Un des plus beaux, sans nul doute, est aussi celui parfois réputé le plus difficile au monde.

– K2 ?

– Oh non, c’est de l’histoire ancienne, ça. Je veux parler de Cerro Torre. Pas très haut, à peine au dessus de 2000 mètres, mais quel pic ! Demandez à un enfant de dessiner une montagne, et vous obtiendrez Cerro Torre. Un gigantesque monolithe de granite, terriblement raide de tous côtés, surmonté d’un champignon géant de neige et de glace. Et la Patagonie avec, évidemment, les pires conditions météo de la planète.

– Et vous avez emprunté la fameuse voie du Compresseur ?

– Oui. Téméraires, mais pas suicidaires, les autres étaient trop difficiles pour une première tentative sur la montagne. Il y a bien tous ces spits, sans parler du compresseur lui-même, mais quiconque appelle ça une via ferrata n’y a manifestement jamais mis les crampons. La longue liste d’alpinistes qui s’y sont cassés les dents en est preuve.

– Mais je croyais que c’était une voie en rocher ? À moins que vous ne soyez si talentueux que vous réussissiez à mordre dans le granite ?

– Évidemment que c’est une voie de rocher, mais une fois au sommet des dernières longueurs, Kristoffer aurait eu l’air bien malin devant le champignon sans nous. Contrairement à ce que de tristement célèbres candidats à la première ascension aient pu dire, le sommet est tout là haut, quand il devient impossible de continuer à grimper, et ces derniers mètres de neige font partie de la montagne tout autant que ses murs de granite. Aussi violents que soient les vents de Patagonie, jamais ils ne feront s’envoler le fameux champignon.

– Quelles impressions, alors ?

– L’escalade était difficile, bien entendu, mais pas plus que d’autres voies ailleurs. La partie la plus délicate, comme souvent dans la région, est d’obtenir la fenêtre météo nécessaire à une ascension, et être assez rapide pour terminer avant le retour des vents. Mais ce que nous retenons de Cerro Torre avant tout, c’est le formidable esthétisme de la montagne, et de tout le massif. Attachés au sac à dos pendant presque toute l’ascension, nous avons pu admirer cette superbe région à notre soif, terre sauvage et inhospitalière plus que toute autre. Et bien sûr, le grand final, ces quelques longueurs de mauvaise neige qui nous ont ammené sur un sommet convoité par tous ceux qui se disent alpinistes. La vue de là-haut est absolument… Je ne peux pas la décrire. Il faut y avoir été.

– Je ne peux que l’imaginer. Un jour, peut-être. Quoi d’autres, quels sommets avez-vous parcourus ?

– De nombreux autres, bien entendu. Personne ne commence sa carrière avec Cerro Torre à moins qu’il ne désire aussi l’y terminer. Mais deux aures voies dans toute notre carrière nous ont laissés des souvenirs particuliers : l’arête Cassin au Denali, et une hivernale de la face nord de l’Eiger.

– Denali n’est donc pas une simple randonnée de haute altitude ?

– Par sa voie normale, le ‘West Butt”, si, avec lignes fixes et foule des grands jours. Nous l’avons faite, pour l’acclimatisation, mais le vrai prix était l’arête Cassin, la plus classique des voies difficiles de la gigantesque face sud. Contrairement à la Patagonie, c’était une vraie voie mixte et nous n’avons jamais quitté Kristoffer. Tout commence avec le couloir Japonais, raide mais en bonne glace. Ces premières longueurs d’escalade après l’interminable et dangereuse approche furent un vrai bonheur. Bien acclimatisés, nous grimpions rapidement. Nos lames pénétraient la glace avec joie, procurant des placements solides dès les premières tentatives. Presque trop rapidement, le couloir était derrière nous et nous étions sur l’arête elle-même, une superbe et terrifiante lame de neige. Pas de protections, Kristoffer et son partenaire comptaient uniquement sur nous pour ne pas plonger dans l’abyme. Et déjà, le glacier suspendu, gardé par un mur de glace quasi-vertical. Quel bonheur ! C’est exactement pour ces situations que nous sommes nés. Après un bivouac terriblement froid – difficile d’oublier que nous étions en Alaska – les derniers obstacles avant le sommet furent les trois bandes rocheuses. Jamais extrêmes, elles nécéssitaient tout de même beaucoup de délicatesse dans les nombreux passages mixtes. Difficile de croire que nos lames, placées avec ultime précision sur de millimétriques ressauts de rocher étaient les mêmes qui, quelques heures plus tôt, taillaient violemment leur chemin dans des murs de glace vive. Hélas, la voie était alors presque terminée, menant en une longue pente de neige au sommet. Histoire éternelle, nous n’étions soudainement plus que des poids morts, inutiles même pour marcher tant le terrain était plat, et mal adaptés à arrêter une éventuelle glissade. De retour sur le sac, et rien de mieux à faire que d’admirer les vues, magnifiques, du massif de l’Alaska, à la croisée entre alpinisme et exploration polaire.

– Et l’Eiger ? Aussi formidable que les deux autres ?

– Je ne sais pas si formidable est le meilleur mot. Ce fut une expérience unique, sans nul doute, mais le souvenir que nous en avons avant tout, c’est celui d’une pure terreur pendant ces deux jours. La face nord est si imposante, si impossible que personne ne peut se tenir à sa base sans se sentir totalement à la merci de la montagne. Si elle n’était pas déjà présente, c’est là que la peur vous prend au ventre, et elle ne vous lâchera plus jusqu’au sommet des dernières cheminées.

– L’escalade y est donc si difficile ?

– Difficile, non, pas particulièrement. Kristoffer et nous savions bien que nous avions amplement assez d’expérience pour venir à bout de n’importe quelle longueur sur la voie Heckmaier. Le véritable problème, c’est l’engagement. Dès la gallerie du train dépassée, et en particulier après la traversée Hinterstoisser, toute retraite devient de plus en plus difficile, voire carrément impossible. Comme en 1936 et de trop nombreuses fois depuis, la face nord peut devenir un piège mortel à qui fait une erreur ou, plus fréquemment, est malchanceux.

– Mais pourquoi une hivernale ? La face ne serait-elle pas plus accessible dans les longues journées d’été ?

– Accessible, peut-être, mais contrairement aux autres classiques faces nord des Alpes, l’Eiger a une qualité de rocher déplorable, et les pierres chutent continuellement quand le gel ne les arrime pas solidement au reste de la face. Le risque devient inacceptable, même pour ces alpinistes qui semblent rechercher le danger. L’hiver, malgré ses courtes journées, ses violentes tempêtes et ses températures arctiques, offre beaucoup plus de sécurité.

– La question est délicate, mais si cette montagne est si dangereuse et si vous prétendez ne pas courtiser le risque, pourquoi cette ascension ? Comme les deux sommets précédents, pourquoi ne pas vous limiter à ces voies difficiles mais présentant peu de risque d’avalanche ou de chute de pierre ?

– Les raisons ne manquent pas de vouloir escalader la face nord de l’Eiger. Le prestige qui reste associé à cette montagne, son importance dans l’histoire de l’alpinisme, de Tony Kurz à Heinrich Harrer et John Harlin. Peut-être aussi le danger, même objectif, fait-il secrètement partie de son attrait. Après tout, les enfants jouent souvent sur les rails de train. Mais je crois que la véritable raison, la plus profonde de toute, est simplement qu’être alpiniste signifie se tenir au pied de cette formidable face et de ne vouloir autre chose que de la parcourir.

– Y retourneriez-vous, si vous le pouviez ?

– Impossible à savoir. Nous sommes évidemment tentés de répondre que non, notre précédente ascension flirtait de trop près avec la catastrophe. Une soundaine tempête, une chute de pierre, une erreur de jugement, tout aurait pu basculer si facilement. Notre bivouac forcé, au milieu de la face, alors que nous avions prévu de la terminer d’une traite, en est un parfait exemple. Mais les alpinistes sont des gens bien étranges, et ils oublient trop facilement la souffrance et la peur, ne se souviennent que des moments de bonheur. Si demain Kristoffer et nous nous trouvions devant l’Eiger à nouveau, qui peut prévoir les choix que nous ferions ?

– Cerro Torre, Denali, Eiger. Une superbe trilogie. Mais ces voies sont surtout difficiles pour leur longueur, leur engagement et leur isolation, pas vraiment pour la difficulté pure des mouvements nécessaires. Trouve-t-on dans votre longue carrière des cascades ou du drytooling à haut niveau ?

– Bien sûr. Pouvoir grimper une longueur modérée de mixte ou de glace à haute altitude, après plusieurs joursd’ascension, avec un sac sur le dos et des centaines de mètres de vide sous les pieds, tout cela requiert une grande expérience qu’il est plus facile, plus rapide et moins dangereux d’acquérir sur des voies plus courtes et plus sures, jusqu’à ce que les mouvements deviennent seconde nature.

– Alors, lesquelles ?

– La liste est longue, mais une de nos préférées est Lipton, en Norvège. Trois longueurs très raides sur un pilier si détaché qu’il tombe complètement plusieurs fois chaque hiver. Quelques sections sèches pour connecter les différentes partie de la cascade, et le tout sur de la glace de couleur jaune vive, qui donne son nom à la voie. C’est un des prix les plus recherchés dans la vallée de Rjukan, le centre névralgique de l’escalade de glace en Scandinavie, et sa réputation est justifiée. Une autre que nous avons beaucoup apprécié était Pink Panther, une voie mixte de très haut standard en Suisse. Une première partie complètement sèche et affreusement surplombante pour sortir d’une cave et atteindre un cigare de glace pendant plus de dix mètres au dessus du sol. Vient alors le moment clé de l’ascension, un violent pendule pour passer du roc à la glace. Changement complet de milieu et retour au vertical avant de finir quelques placements plus hauts. Il y en a bien sûr eu des dizaines d’autres, dont une nouvelle voie sur la célèbre face nord du Ben Nevis écossais. Mais tout cela est dans le passé.

– Dans la passé ? Pourquoi donc ?

– Kristoffer nous a vendus voilà déjà plus d’un an. Il a toujours dit qu’il ne fallait pas s’attacher à son matériel pour être toujours prêt à l’abandonner quand le besoin s’en fait sentir. Le moment était venu pour nous, après qu’il se soit procuré une paire des nouveaux modèles.

– Et c’est pour ça que nous nous retrouvons ensemble sur une longueur côtée à peine à 4 ?

– Et oui. Kristoffer nous a vendus à un jeune français qui est ensuite devenu un de ses partenaires de cascade. Mais il commence à peine l’alpinisme comme la glace et a tout à apprendre. Il a fait quelques voies faciles dans les Alpes, des hivernales en Écosse et un peu de cascade, en moulinette, à Rjukan l’an dernier, mais vraiment rien qui ne puisse être comparé au niveau pratiqué par Kristoffer. Il apprend, mais cela demande toujours beaucoup de temps. Ceux qui veulent aller trop vite et brûler les étapes finissent généralement très mal.

– La retraite pour vous, donc ?

– Pour l’instant, oui, même si nous continuons à sortir régulièrement, parfois même assurés par Kristoffer lui-même. Alexandre a l’ambition des grands sommets, peut-être serons nous encore en sa compagnie quand il y accédera finalement. Mais en attendant, je prévois beaucoup d’erreurs de jugement et de placements imprécis. Surtout si il continue à oublier d’aiguiser nos lames !

– Nous n’osions pas vous en parler…

– Peut-ête après une dizaine de chutes en autant de mètres réalisera-t-il son erreur. Il n’est jamais trop tard. Pour lui comme pour nous, une nouvelle odyssée commence.

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