A écouter : Le village de Tignes, où l’on a déterré les morts

Village de Tignes

“Les hommes ne travaillaient pas beaucoup au village. Ils se réunissaient beaucoup sur la place pour discuter. Ce que les femmes ne faisaient pas bien sûr”. Marie parle encore quelques mots de patois.

“J’ai eu une enfance heureuse, on a pas beaucoup souffert de la guerre, on avait des jardins” dit-elle. Née en 1935, elle est surtout la mémoire de ce que le village de Tignes était avant que les eaux du lac et du barrage n’engloutisse ce lieu de 400 âmes en 1952.

“Je pense que aujourd’hui, avec les écolos, ça ne se ferait plus” veut-elle croire.

Avec ses 180 mètres de hauteur, ses 300 mètres de long et ses 43 mètres de large à la base, le barrage de Tignes (en Savoie), a longtemps été le plus haut barrage hydroélectrique d’Europe et demeure encore aujourd’hui le plus haut de France.

Les restes du village de Tignes.

Il reste un symbole douloureux pour les Tignards, qui avaient élu domicile dans l’ancien village de Tignes, englouti, par l’Isère, lors de la mise en eau du barrage.

Le village comptait, à l’époque, quelques hôtels, la boulangerie faisait pension de famille. On montait, l’été, en altitude pour garder les moutons. Les hauts alpages étaient loués à des bergers, le temps des transhumances.

C’est une histoire de perte d’identité, de souvenirs noyés et d’expulsion forcée

Au départ, ce devait être une toute petite retenue, qui aurait noyé que les arpents ingrats. Les paysans trouvaient bizarre qu’on leur achète, très chers, des terrains bons à rien. Certains ont trouvé, par contre, l’affaire louche.

C’est une histoire de perte d’identité, de souvenirs noyés et d’expulsion forcée. Car les habitants ont été chassées de leur village par les CRS pour que l’État puisse construire un barrage hydroélectrique.

Car pour combattre cette résistance, l’Etat avait mis les moyens : des camions de CRS avaient encerclé le village, les maisons avaient été dynamitées et les clés de la mairie arrachées au maire par le préfet de Savoie de l’époque. “On ne réalisait pas” se souvient encore Marie. “Ma grand-mère est restée deux mois chez nous en attendant de trouver ou habiter”. L’Église du village est dépouillée, les maisons sont détruites, les morts sont déterrés et les vivants sont invités à recommencer leur vie ailleurs.

Leur résistance a été suivie par les médias de l’époque. Comme Paris-Match qui titrait à la une le 22 mars : « Le drame de la semaine, Tignes ». A l’intérieur, quatre pages de photos témoignaient du traumatisme de ces montagnards attachés à leur terre.

Marie et sa famille doivent se résigner à quitter la terre de leurs ancêtres mais aussi la vie de communauté qu’ils avaient entretenue au fil des générations. Comment se reconstruire après un tel traumatisme ? Qu’est-il possible de transmettre à ses enfants lorsque son passé a été englouti sous 235 millions de mètres cubes d’eau ?

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