Annapurna 1950 : Le GHM prend position

« L’histoire est une connaissance par ‘ traces’ qu’on appelle documents. Nicola Offenstadt, ‘Historiographies: concepts et débats‘, Folio Histoire, Gallimard (2010) pp.68-70.

« Les témoignages oraux sont invités à rejoindre avec précaution la boîte à outils de l’historien à la condition expresse d’abandonner leur prétention exclusive à dire eux-mêmes l’histoire et de se soumettre aux règles séculaires de la méthode critique historique et du croisement des sources, à l’instar des autres sources de l’histoire, qu’elles soient manuscrites, imprimées, ou plus récemment audiovisuelles ou photographiques. » Florence Descamps, Ibidem, p. 394.

Dans l’histoire de l’alpinisme combien d’ascensions ont été validées, sans témoin, sans photo, sans trace de passage laissée au sommet ? Certainement une grande majorité, ceci étant probablement encore plus vrai dans le cas des sommets neigeux. Cette tradition de croire sur parole les alpinistes faisant état de telles réalisations est solidement établie dans le milieu de la montagne, et elle constitue une des données les plus élégantes de l’activité sinon la plus fondamentale. Bien sûr n’étant pas naïf, je sais que les tricheurs, falsificateurs et autres gens malhonnêtes sévissent dans tous les secteurs d’activités humaines. L’alpinisme ne peut donc être exempt de cette pollution.

C’est ainsi que la photo prise le 3 juin 1950 par Louis Lachenal, représentant Maurice Herzog sous l’arête sommitale de l’Annapurna, ayant bénéficié pendant trente ans du statut de document magnifiant une réussite historique, s’est vue rabaissée à celui de preuve réfutable. Les quelques décimètres ou mètres séparant l’emplacement de la photo du sommet ont été transformés en doute sur le passage effectif au sommet des deux vainqueurs !

Certes, la photo « officielle » d’Herzog au sommet avec le fanion français, comme un nombre incalculable de ses semblables, ne semble pas à elle seule, prouver le succès . C’est donc une excellente raison de tenter d’en relever tous les détails, pour les confronter aux autres documents et témoignages à notre disposition. A défaut de conforter la vérité historique, trouverons nous peut-être ainsi des éléments susceptibles de l’infirmer ?

Commençons par rappeler les témoignages écrits des deux protagonistes.

Herzog, dans la revue du CAF « La Montagne » numéro : 350 d’octobre – décembre 1950, page 101 se souvient : « …d’avoir gagné l’arête puis, par une traversée sur la gauche, rejoint notre sommet ! […] je suis sur le sommet […] Redescendus sur la plus haute pierre du sommet, deux mètres sous l’arête sommitale, nous prenons quelques photos… ». Il précise dans « Annapurna- Premier 8000 » chez Arthaud, édition de 1951, page 198 : «En relevant le nez de temps à autre, nous voyons le couloir qui débouche sur nous ne savons trop quoi, une arête probablement. Mais où est le sommet à gauche ou à droite ? […] Le sommet est une crête de glace en corniche. Les précipices de l’autre côté sont insondables, terrifiants »

Lachenal, dans ses « Carnets du Vertige » chez UGE 10/18, édition de 1962, page 182 relate de manière fort expurgée son arrivée au sommet : « …puis un couloir nous mène vers quelque chose qui, d’où nous sommes, paraît un sommet. Nous nous y élevons. Le sommet du couloir n’est qu’une sorte de selle d’où part vers la gauche une sorte d’arête qui, encore une fois, paraît mener au sommet. » Notons qu’à ce stade il n’a toujours pas identifié le sommet. Il continue sa narration. « Que c’est long. Enfin nous y sommes. Une arête de neige ourlée de corniches avec trois sommets, l’un plus haut que les autres. C’est le sommet de l’Annapurna. En dessous, versant nord, une banquette de rochers brisés nous reçoit pour que nous fassions les quelques photos officielles… ».

Recevons le témoignage d’ Henri Sigayret, qui a atteint le sommet de l’Annapurna en 1979 : « Sous un pied d’Herzog un rocher émerge, parler de replat est difficile, une vire au maximum. » Il nous dit que, lors de son passage, le secteur était : « en glace, pente lisse avec émergence rocheuse. De cela je suis certain […] sommet au niveau taille ou tête ? Oui ! ». Puis il ajoute : « le jour du sommet, pas de neige, pas de replat, pas d’arrondi sur lequel monter, mais une arête aiguë en glace. »

Résumons : l’accès au sommet passe par un couloir, duquel le sommet n’est pas visible, il se termine sur une sorte de selle, une traversée à gauche paraît mener au sommet. Effectivement c’est le sommet : une crête glacée pour les uns, une arête de neige pour l’autre, ourlée de corniches avec trois sommets, l’un plus haut que les autres. Il y a une pierre deux mètres sous le sommet pour Herzog, une banquette de rochers sous le sommet pour Lachenal et une émergence rocheuse pour Henri Sigayret.

Examinons à présent les photos à notre disposition.

La photo du sommet prise par Lachenal montre un rocher sous le pied droit d’Herzog, et à gauche de la cheville droite, une petite élévation neigeuse d’où l’arête repart vers la droite, concave, en forme de selle, pour constituer une nouvelle petite élévation juste derrière le genou gauche. L’arête réapparaît à droite du même genou, descendante et encore concave, formant une seconde selle. Une troisième élévation n’est probablement pas très loin sur la droite, hors cadre. Un cadrage horizontal ou un objectif d’une focale plus courte – ou les deux à la fois – nous l’aurait peut être presque montrée ? Faut-il préciser qu’une ligne horizontale photographiée en contre-plongée apparaît obligatoirement oblique et ascendante en direction de l’objectif. Sur la photo ornée du fanion du Club Alpin, le cadrage est légèrement modifié. Le genou droit cache à présent l’élévation la plus à gauche et l’élévation médiane est à présent visible à droite du genou gauche. Herzog est en pleine lumière, sur le versant nord de l’arête, il fait donc face à l’ouest, ce qui est cohérent avec l’éclairage de l’après-midi. Derrière lui, nous voyons l’arête sommitale qui fuit vers l’est.

Comparons avec une photo de Jean-Christophe Lafaille qui nous est proposée comme étant celle du sommet (photo prise par Alberto Inurrategi le 16 mai 2002).

Il est dix heures du matin, le soleil dans le dos, Lafaille regarde donc vers l’ouest, il est donc sur le versant sud de l’arête (affirmation confirmée par la vue sur les sommets environnants et par la lumière surexposée de ce versant par rapport à celui opposé) et l’arête fuit derrière lui vers l’est. Non seulement la morphologie du sommet y est nettement visible mais en plus, force est de constater qu’elle est peu commune : c’est une arête, présentant deux ensellures peu profondes, avec de légères corniches déterminant trois légers points hauts. Cette photo accrédite également qu’il est plus facile de se faire photographier avec l’arête à hauteur des hanches que debout sur celle-ci. L’appareil étant cette fois ci positionné sur l’arête elle-même, en léger contre-haut, avec une large vue sur les alentours, il n’y a pas de doute qu’on nous montre bien une partie de l’arête sommitale. Cependant les détracteurs de Lafaille, s’il y en a , sont en droit d’objecter, sans que l’on puisse les contredire, que… peut-être… derrière l’appareil de Jean-Christophe, l’arête continue plus loin en s’élevant encore un peu et donc qu’il n’est pas au sommet, et que…, peut-être…, il n’y est pas allé !!! Les documents suivants débouteront les détracteurs.

Envisageons qu’Alberto Inurrategi décide de faire une seconde photo, toujours face à Jean-Christophe, mais son objectif étant situé environ cinquante centimètres plus bas que les pieds de celui-ci! Nous aurions plein ciel, Jean-Christophe et l’arête de neige derrière ses jambes, cette dernière semblant s’élever vers le bord gauche de la photo, une pointe neigeuse à droite de la cheville gauche, une selle entre les jambes, l’élévation centrale cachée en partie par son genou droit, puis une seconde selle remontant vers le piolet invisible, car hors cadre. D’ailleurs, nous l’avons cette photo virtuelle ou presque. Celles et ceux qui manquent de repères en matière de cadrages photographiques peuvent se reporter à la photo inversée d’Herzog en couverture de Paris Match. c’est exactement ce que nous aurions observé sur une photo de Lafaille cadré en contre plongée !

En tenant compte qu’au moment de prendre les photos, Lachenal est très légèrement en-dessous de son sujet alors qu’ Alberto Inurrategi domine très légèrement Jean-Christophe, l’emplacement d’Herzog au moment du cliché paraît quasi symétrique de celui de Lafaille par rapport à l’axe est / ouest de l’arête sommitale, l’un au nord, l’autre au sud !

Nous avons également deux photos d’Alberto Inurrategi, réalisées par Jean-Christophe. Alberto se trouve, plus appuyé qu’assis, versant sud de la corniche qui constitue l’élévation la plus nette à l’ouest de l’arête sommitale. Puis en gros plan au même endroit, (on comprend aisément pourquoi il n’est pas debout sur la pointe !), il faut souligner que ce type de structure est éminemment évolutive et que, ce jour là, elle ne semble pas dépasser de plus d’un mètre le niveau général moyen de l’arête. A tel point que Jean-Christophe n’a pas jugé nécessaire de s’y faire photographier alors que cet emplacement lui aurait procuré une photo sans contre-jour, appuyé au point le plus haut.

Cherchant dans le même sens, ajoutons, pour celles et ceux qui bénéficient d’un accès internet, la vidéo de l’équipe de l’alpiniste espagnole Edurne Pasaban Lizarribar (qui fit l’ascension de l’Annapurna le 13 avril 2010)disponible à l’adresse suivante qui témoigne encore très précisément de la forme du sommet, plus particulièrement grâce aux vues aériennes. On distingue parfaitement l’arête sommitale, les deux faibles ensellures délimitées par les trois excroissances. A droite une selle située environ dix mètres plus bas sous le ressaut sommital jouxte la première grosse corniche de l’arête ouest, puis une seconde selle dans l’axe de la sortie du couloir. Les plans serrés sur les alpinistes en action sont à considérer avec précaution. Il ne faut pas négliger, en effet, les éventuelles nécessités de mixage d’un montage vidéo. Les vues au télé-objectif prises du bas et d’extrêmement loin sont également révélatrices, de l’échelle de grandeur de la zone sommitale en se référant à la taille des alpinistes et de l’incertitude quant à l’identification du sommet.

Nous avons donc à présent une connaissance très détaillée du sommet de l’Annapurna. Celle-ci s’avère tout à fait conforme aux descriptions des premiers ascensionnistes avec plus de précision chez Lachenal .

Mais encore, Lachenal n’aurait-il pas pu voir et décrire le sommet du Camp de base ? Dans cette hypothèse, Herzog l’aurait également vu et étudié aux jumelles ou télescope du camps de base ou d’un quelconque contrefort faisant face. Mais la citation d’Herzog : « En relevant le nez de temps à autre, nous voyons le couloir qui débouche sur nous ne savons trop quoi, une arête probablement. Mais où est le sommet à gauche ou à droite ? » montre qu’il n’en a rien été. Face à cette inconnue, si l’idée leur en était venue, Herzog et Lachenal ne pouvaient pas prendre le risque d’inventer une description précise pouvant être infirmée par leurs successeurs. Le sommet pouvait être une coupole ou une surface d’abord doucement inclinée sur le versant sud ou encore une pointe sur une arête sud projetée perpendiculairement quarante mètres plus loin derrière la face nord ! Ce sommet, non photographié, mal cartographié, pouvait avoir toutes les formes possibles et imaginables à l’égal de celles que nous avons toutes et tous rencontrées au cours de nos multiples ascensions. Or ils ont écrit tous les deux et plus particulièrement Lachenal une description très précise !Donc ils étaient sûrs de ce qu’ils avaient vu et sûrs de ne pas être contredits par leurs successeurs !

 

Assez d’objections non fondées. Tout alpiniste sérieux sait que vingt mètres sous l’épaule du Mont Blanc du Tacul, ou sous le Dôme de Neige des Ecrins ou sous l’Aiguille de la Grande Casse sur le glacier des Grands Couloirs, il est impossible de préjuger de la configuration exacte de ces sommets. Alors de Chamonix, du refuge des Ecrins ou du col de la Vanoise…..

La question du vent a souvent été soulevée. Herzog écrit : « Mais oui! Un vent brutal nous gifle. Nous sommes…sur l’Annapurna ». Hyperbole de Maurice ou Gérard Herzog pour conforter l’image de l’arrivée au sommet ou simple constat ? Sur les photos la main d’Herzog, pour la qualité des prises de vue, stabilise-t-elle le fanion qui flotte au vent trop fort ou, en l’absence de celui-ci, est-elle obligée de le maintenir déployé ? Dans la seconde hypothèse, il n’y a pas de vent. Et pourtant, Herzog vient juste d’écrire qu’il y en a ! Le vent est même « brutal » selon ses dires. Herzog serait-il donc un menteur ? Pas pour ceux qui allant régulièrement en montagne dans des pentes raides, savent que lorsque l’on est sous le vent, il n’y a la plupart du temps pas de vent du tout ! Les vents laminaires ainsi que les courants thermiques ont tendance à s’élever en franchissant une arête avant de replonger plus loin sous forme de rabattants. Herzog et Lachenal montent dans la face nord sans signaler de vent. Une fois les épaules au-dessus de l’arête ils perçoivent le vent du sud brutal. Ils redescendent de deux mètres en face nord, et le vent a de nouveau disparu. Le récit est donc cohérent avec l’expérience acquise sur le terrain et les principes théoriques des écoulements fluides. Nous pouvons conforter ces éléments en relevant dans le livre de Chris Bonington “Annapurna face sud” Arthaud (1972), pages 280 et 281, le récit de Dougal Haston: « Une silhouette solitaire, qui se fraye une route vers les escarpements jumeaux de l’arête sommitale et que parfois effacent les nuages ou la neige chassée par le vent. […] Voici l’arête, et brusquement le calme. Il n’y a pas de vent sur le versant nord. » L’accusation de mensonge quant au vent est donc plus que fragile. Tout au plus peut-on concéder qu’il y a deux hypothèses opposées, invérifiables, qui n’apportent pas de réponses probantes à notre questionnement. Un seul point est sûr, la situation décrite par Lachenal et Herzog au sommet de l’Annapurna n’a rien d’exceptionnelle, il n’y a donc pas de raison d’en tirer un argument mettant en cause leur récit.Si nous savons qu’au gré des publications les photos originales ont été inversées, voire retouchées, les modifications allant jusqu’à faire apparaître de la neige soufflée par le vent sur certaines, il est cependant très difficile de savoir qui en a pris l’initiative et pourquoi. Parler du vent (sans jeu de mot) ou des mains nues n’ouvre les portes qu’aux supputations.

Conclusion :

Lachenal est bel et bien allé au sommet parce que les détails de sa description correspondent parfaitement aux images de l’arête sommitale vue du point le plus haut ainsi qu’aux vues aériennes, et qu’ils ne peuvent dépendre ni d’une déduction ni d’un heureux hasard. Lachenal ayant atteint le sommet, son récit est donc sincère et n’infirme en aucune manière celui d’Herzog sur cet aspect.

A présent il est grand temps de clamer l’authenticité du succès d’Herzoz et Lachenal sur le sommet de l’Annapurna. Reconnaître cette totale réussite, c’est entériner la victoire de deux alpinistes, seuls sujets de notre intérêt. Ipso facto, c’est aussi rendre hommage à Louis Lachenal pour la place qu’il a tenue dans la grande histoire de l’alpinisme et pour son rôle essentiel à l’Annapurna. Cet homme, qui a dit pour quelles raisons il avait sacrifié son intégrité physique lors du succès, ne mérite en aucun cas que sa mémoire soit en plus spoliée de sa victoire, ni que son honnêteté soit mise en doute au titre des dommages collatéraux impliqués par la volonté de destruction de la version officielle du héros.

Lachenal et Herzog ont dit qu’ils étaient allés au sommet parce qu’ils y sont allés. Leurs réalisations alpines, pré et post Annapurna, prouvent qu’ils étaient des alpinistes passionnés, respectueux des règles de l’activité et qu’ils bénéficiaient à ce sujet du crédit total de leurs pairs à l’instar de celui de tous leurs successeurs sur l’Annapurna.

Rappelons que Lachenal, en 1953, réussissait l’arête sud de la Noire de Peuterey avec entre autres Gaston Rébuffat, ainsi que le couloir Marinelli au Mont Rose, en 1954 avec Maurice Herzog, apportant ainsi la preuve que son exceptionnel talent aurait pu à nouveau s’exprimer totalement sans son décès accidentel quelques mois plus tard.

Quant à Herzog, il gravissait le couloir en Y en compagnie de Serge Coupé, d’Adrien Dagory, Gérard Herzog et Guido Magnone, en août 1953. Seule sa passion pour l’alpinisme, qu’il partageait avec nous tous, pouvait justifier une ascension de l’Aiguille Verte ce jour-là, sans aucune retombée médiatique pour lui.

En référence aux préceptes de Florence Descamps, cités en préambule, je renvoie le lecteur à l’article d’ Henri Sigayret explicitant entre autres points sa relation à Herzog, disponible dans la rubrique : tribune, du site internet du GHM à l’adresse :

http://www.ghm-alpinisme.fr/index2.php?action=0.3&id=4.

Jean-Jacques Prieur, Secrétaire du GHM, 28 janvier 2013.

Remerciements pour leur aide et leurs témoignages :

  • à messieurs : Jean-Philippe Abel pour les images numériques du sommet; Cosimo Faita (historien), Bernard Germain (expédition 1979 à l’Annapurna), Claude Gardien et Manu Rivaud (journalistes) ;
  • à mes camarades du GHM : Stéphane Bauzac, Serge Coupé, Fred Labaeye, François Labande, Bernard Pégourié, Yves Peysson et Henri Sigayret.
ad NCV

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